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VOYAGE
DE
DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES.
HISTORIQUE.
Se vend À PARIS, Chez Arthus Bertrand, Libraire, rue Haute-feuille, N.° 23.
La partie
Navigation et Géographie , du même Voyage ,
Se vend
Chez Desray, Libraire, rue Haute - Feuille , N.° 4-
:
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http://www.archive.org/details/voyagededcouve02pr
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arbre chargé des plus bennx fruits i
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VOYAGE
DE DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES,
EX kcUTÈ
SUR LES CORVETTES LE GÉOGRAPHE, LE NATURALISTE.,
ET LA GOÉLETTE LE CASUARINA,
Pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804 ;
P U B LIÉ PAR ORDRE DE SON EXCELLENCE LE MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE L'INTÉRIEUR.
HISTORIQUE : TOME SECOND.
RÉDIGÉ EN PARTIE PAR FEU F. PERON , ET CONTINUÉ
Par M. Louis FREYCINET, Capitaine de frégate, Chevalier de Saint - Louis et de la Légion d'honneur, Correspondant de l'Académie royale des Sciences de Paris, de la Société des Sciences , Belles - Lettres et Arts de Rochefort , de la Société philomatique , &c. ; Com- mandant du Casuarina pendant l'expédition.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE ROYALE. l8l6.
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PRÉFACE.
1 ÉRON a pu se dispenser de mettre une préface en tête du I.er volume de cet ouvrage ; mais je me trouve dans la nécessité de présenter ici au lecteur diverses considérations, pour justifier PÉRON lui-même des reproches qui lui ont été adressés, et pour expliquer les motifs de la marche que j'ai suivie en terminant cette relation.
La mort de cet intéressant voyageur, aussi affligeante pour les amis des sciences qu'elle le fut pour les siens propres, vint interrompre , en i 8 i o , ïa publication de X Histoire du Voyage aux Terres Australes , ouvrage qui avoit coûté beau- coup de peine à l'auteur, et dont une partie fut écrite sur son lit de mort, avec un courage dont il y a peu d'exemples.
En mourant, PÉRON légua ses manuscrits à son ami le plus intime, au fidèle compagnon de ses travaux et de ses recherches sur l'histoire naturelle, au bon et modeste M. Lesueur.
Ce dernier et moi nous eûmes toujours, depuis la perte
vj PREFACE.
de notre ami commun , Je désir de voir nommer un conti- nuateur de son ouvrage, qui mît en ordre et publiât des matériaux précieux, impatiemment attendus du public; mais ïes démarches réitérées que nous fîmes à cet égard, demeu- rèrent long-temps sans succès. J'étois alors occupé, par ordre du Ministre de la marine, de la rédaction de la partie Géographique et Nautique de notre voyage.
Lorsque ce travail fut achevé, le Ministre de l'intérieur me chargea de finir le second volume de la relation, commencé par PÉRON. Ce n'est point un sentiment d'orgueil qui m'a dé- cidé à entreprendre cette nouvelle tâche ; ïe talent du premier rédacteur ne pouvoit que m'interdire un pareil sentiment : mais j'ai dû sacrifier mon amour -propre à la gloire d'une expédition qui a produit de brillans résultats ; ii m'a paru que je devois à la Marine françoise en général, et à mes compagnons de voyage en particulier, de mettre sous ïes yeux du public des faits qui les honorent, et qui doivent être pour eux des titres à la bienveillance du Gouvernement et à l'estime des savans de l'Europe. J'avois sur-tout ce devoir à remplir envers ceux de mes respectables collaborateurs morts victimes de leur zèle pour le progrès des sciences.
II étoit indispensable que j'apportasse quelques modifica- tions au plan que PÉRON avoit adopté ; et cependant je m'y suis conformé autant qu'il m'a été possible. L'auteur, qui a surveillé lui-même l'impression du texte jusqu'à la page 231, vouloit donner à la fin de son livre un tableau de la
PRÉFACE. vi)
géographie physique de la Nouvelle-Hollande et de la terre de Diémen : mais il n'a laissé aucune trace des vues qui dévoient le diriger dans cette partie de son travail ; j'ai d'ailleurs traité ce sujet assez au long dans le texte Géogra- phique et Nautique de notre voyage. En évitant ici ce double emploi, j'ai cru devoir y placer d'autres matériaux qui ne sont pas sans intérêt, tels que le fragment d'un mémoire de MM. PÉRON et LESUEUR, sur l'art de conserver les animaux dans les collections zoologiques ; un mémoire de M. Lesche- NAULT, sur la végétation de la Nouvelle -Hollande et de la terre de Diémen ; une notice sur l 'habitation des animaux marins , par MM. PÉRON et LesueuR; enfin j'ai terminé ce volume par le touchant Éloge de PÉRON , par M. Deleuze.
Le portrait de notre savant voyageur manquoit au fron- tispice de cet ouvrage. II paraîtra aujourd'hui d'autant mieux placé , qu'on aimera à y trouver ses traits rendus avec la plus exacte fidélité par son généreux ami M. Lesueur.
La disposition des cartes qui dévoient composer la seconde livraison de l'atlas, exigeoit aussi quelque modification. PÉRON avoit jugé convenable de faire graver vingt-quatre cartes ou plans différens sur deux cuivres de format grand colombier et de format Jésus. Cette disposition étoit peu élégante , et sur- tout peu commode; j'ai préféré de couper ces grandes planches de manière à en faire douze d'un format égal à celui des gravures déjà publiées.
Je sens tout ce que certaines parties de la nomenclature
viij PRÉFACE.
géographique suivie dans cette relation, peuvent avoir de fâcheux et de pénible pour le lecteur ; mais je ne pouvois em- ployer d'autres dénominations que celles qui sont usitées dans le premier volume. PÉRON avoit conçu le projet de tous ïes noms qui dévoient désigner ïes différens lieux que nous avions visités, dont nous avions déterminé la position ou fait la géographie ; ce projet avoit été adopté par l'autorité : il devoit donc porter l'empreinte de l'époque à laquelle notre expédition avoit été entreprise et des circonstances où PÉRON en écrivoit l'histoire.
Avant de publier moi-même la partie nautique du voyage et de continuer la relation de PÉRON , j'aurois voulu changer une nomenclature que repousse aujourd'hui la situation politique et morale de la France et de l'Europe; mais le premier volume étoit déjà dans le commerce depuis plusieurs années , le second étoit impatiemment attendu par un grand nombre de souscripteurs ; et sans doute on a eu raison de penser qu'il étoit plus important de satisfaire le public, que de sup- primer la suite d'un ouvrage dont , en dernière analyse , la nomenclature ne peut nuire à la nature ni à l'importance des faits. Au reste, tous ceux qui ont partagé ïes fatigues et les misères de cette expédition , seront les premiers à gémir de se voir ainsi enlever au moins une partie de la faveur que ïe public pouvoit accorder aux résultats de leurs dangers et de leurs travaux.
E>ans la préface de la partie Géographique et Nautique de
notre
PRÉFACE. ix
notre Voyage, j'ai promis11 de répondre, avec plus de détails que je ne l'ai fait alors, aux réclamations du Capitaine anglois Flinders, qui, dans la relation de son Voyage aux Terres Australes b , se plaint que les François ont voulu lui ravir ses droits à la découverte d'une partie de ïa côte Sud-Ouest de la Nouvelle-Hollande.
Je vais remplir cette tâche ; mais pour procéder avec ordre et ne rien laisser à désirer à ce sujet, j'extrairai, en le traduisant, le paragraphe qui contient l'ensemble des plaintes du Capitaine Flinders , et je mettrai mes réponses en marge.
« Le 8 avril 1 802, « dit cet habile na^
vigateur c, « je fus à bord de
33 la corvette françoise ( le Géographe) , •>-> qui avoit aussi mis en panne.
3> Comme je n'entendois pas le fran- 33 çois, notre naturaliste M. Brown vint 33 avec moi dans le canot. Nous fûmes 33 reçus par un officier qui nous montra 33 le Commandant , et ce dernier nous 33 conduisit dans sa chambre. Je priai le 3> Capitaine Baudjn de me montrer son 33 passe-port de l'Amirauté ; et quand je 33 l'eus parcouru , je lui offris celui que 33 j'avois du Ministre de la marine fran- 33 çoise : mais il le mit de côte sans 33 l'examiner. II m'apprit alors qu'il avoit 33 passé quelque temps à explorer les 33 parties Méridionale et Orientale de la
1 Pag. ix.
h A Voyage to Terra Australis, prosecuted in the years 1801, 1802 and 1803 , &c. by Matthew Flinders, Commander of the Investigator j London, 1 8 1 4- e Voy. Flinders's Voyage, &c. tom, I , pag, 188 — 193.
TOME II. b
x PRÉFACE.
» terre deVanDiéinen, où son Ingénieur- » géographe, son grand canot et l'équi- » page qui en composoit l'armement , » avoient été abandonnés, et probable— » ment perdus. Le Capitaine Baudin » avoit éprouvé, dans le détroit de Bass, » un violent coup de vent : c'étoit le >j même dont nous avions ressenti les 33 effets le 2 1 mars , mais à un degré » plus foible , dans le détroit de l'Inves- 33 tigator a. II fut alors séparé de sa 33 conserve le Naturaliste ; mais ayant 33 eu depuis des vents favorables et » du beau temps , il avoit exploré la 33 côte depuis le port Western jusqu'au 33 point de notre rencontre , sans trouver 33 aucune rivière , aucune ouverture ou 33 abri propre au mouillage. Je lui de- >3 mandai s'il avoit eu connaissance d'une 33 île étendue que l'on prétendoit exister 33 à. l'entrée Occidentale du détroit de 33 Bass : il ne I'avoit pas vue, et me parut 33 douter de son existence réelle.
33 Le Capitaine Baudin me fit part de .-*> ses découvertes à la terre de VanDiémen, 33 et aussi de ses critiques d'une carte an- 33 gloise du détroit de Bass , publiée en 33 1800. II trouvoit que la partie Nord 33 du détroit étoit tracée d'une manière 33 fautive ; mais il Iouoit l'exactitude des 33 parties Méridionales et des îles qui en 33 sont voisines. Lui ayant montré une 33 note écrite sur la carte même , qui indi- 33 quoit que la côte Nord du détroit n'avoit 33 été vue que dans une embarcation non 33 pontée, par M. Bass, lequel n'avoit 33 eu aucun moyen exact de déterminer
■ C'est le détroit Lacepède des cartes françoises. ( Voj. pi. 2, atl. 2," part. )
PRÉFACE.
XJ
» soit la latitude, soit la longitude , il en 55 parut étonné , n'ayant pas encore fait 33 attention à cela. Je lui dis que depuis » on avoit publié d'autres cartes plus dé- 53 taillées du détroit et de ses environs ; 55 et que s'il vouloit naviguer de conserve >s avec moi pendant la nuit, je lui en ap- 55 porterais , le lendemain matin , un >5 exemplaire , en y joignant Je mémoire 35 explicatif. La chose étant convenue , 55 je retournai avec M. Brown à bord 55 de l'Investigator.
55 Je fus un peu surpris de voir que le 33 Capitaine Baudin n'eût fait aucune 55 tentative pour connoître l'objet de ma 35 présence sur cette côte inconnue ; mais 35 comme il me parut plus disposé à me 55 donner des instructions , je fus heureux î5 de les recevoir. Le lendemain cepen- 33 dant ses officiers ayant appris de mes 33 canotiers que l'objet de mon voyage 35 étoit aussi de faire des découvertes , il 33 témoigna plus de curiosité. Je lui dis, 33 d'une manière générale ( i j , quelles 55 avoient été nos opérations, particuliè- j3 rement dans les deux golfes , et ia 35 latitude à laquelle je m'étois élevé dans 35 le plus grand : j'indiquai la situation du ■» port Lincoln a, où Ton trouvoit de l'eau s» douce ; je lui montrai le cap Jervis h, qui 55 étoit encore en vue ; et comme une » preuve des rafraîchissemens qu'on pou- 53 voit se procurer sur la grande île c qui 33 est opposée à ce cap , je lui fis voir ies 35 chapeaux de peau de kanguroos que
( i ) Remarquons que Flinders dit expressément ici n'avoir parlé de ses opé- rations que d'une manière générale ; et que s'il ajoute ensuite quelques détails , c'est relativement aux golfes et à l'île des Kanguroos.
3 C'est le port Champagny des cartes françoises. ( Voy. pi. 2, atl. 2.c. part. )
b Cap d'AIembert ( Voy, même planche).
c L'île des Kanguroos, ou île Decrès des cartes françoises. ( Voy, même planche).
XI)
PRÉFACE.
ï> portoient mes canotiers , et lui dis quel « étoit le nom que j'avois donné à cette » île en conséquence. Lorsque je partis , 33 le Capitaine me pria de prendre soin » de son canot et des hommes qui mon- 33 toient cette embarcation, si, par hasard, » je venois à la rencontrer, et de dire à sa « conserve qu'il iroit au port Jackson aus- 33 sitôt que l'hivernage seroit établi. Lui 33 ayant demandé le nom du Capitaine du 33 Naturaliste, il songea alors aussi à s'in- 33 former du mien ; et trouvant que ce nom 33 étoit également celui de Fauteur de la 33 carte dont il avoit fait la critique , il ne 33 parut pas peu surpris ; il eut cependant 33 la politesse de se féliciter de m'avoir 33 rencontré.
33 La position de l'Investîgator , lorsque 33 je mis en panne pour parler au Capi- 33 taine Baudin , étoit par 350 io' de 33 latitude Sud, et 1 3 8° 58' de longitude 33 à l'E. de Greenwich [ i 3 6° 37' 4-î" à 33 1'E.de Paris]. Personne queM.BROWN 33 ne fut présent à notre conversation (2) , 33 qui eut presque toujours lieu en an- 33 glois, que le Capitaine parloit de 111a- 33 nière à se faire entendre. Il me donna, 33 en outre de ce que j'ai indiqué plus 33 haut , quelques détails sur les hommes 33 qu'il avoit perdus , sur les séparations 33 de sa conserve , sur la saison peu con- 33 venable à laquelle il lui étoit ordonné 33 d'explorer cette côte , enfin une note 33 de quelques rochers qu'il avoit decou- •3 verts à deux lieues du rivage par 370 1' 33 de latitude , et qu'il regardoit comme 33 très-dangereux.
33 J'ai mis le plus grand soin à détailler » tout ce qui s'est passé à cette entre-
(2) M. BAUDIN fut donc le seul qui reçut les communications directes de M. Flinders : ces communications furent orales ; mais elles purent être répétées par le Commandant à ses officiers avec plus ou moins d'exactitude.
> vue ( 3 ) , à cause d'une circonstance
> qu'il me semble à propos d'exposer et i de discuter ici.
» La position ci-dessus de 3 50 4°' de
• latitude Sud et 13 8° 58' de longitude
■ E. G. [ 1 360 37' 4j" E. P. ] , forme la limite Occidentale des découvertes du Capitaine Baudiw a sur la côte du
■ Sud-Ouest , comme elle est la limite Orientale des miennes sur l'Investigator.
< Cependant M. PÉRON, Naturaliste de
• l'expédition françoise , a revendiqué 1 pour sa patrie la découverte de toutes
les parties comprises entre le port Wes- tern , dans le détroit de Bass , et J 'ar- chipel de Nuyts b ; et cette partie de fa Nouvelle -Galles du Sud est appelée terre Napoléon. Mon île des Kanguroos , dont ils avoient ouvertement adopté le nom dans l'expédition, a été convertie à Paris en île Décris (4) ;
PRÉFACE. xiij
( 3 ) Ceci confirme ce que j'ai remarqué
« le golfe Spencer est nommé golfe Bona- » parte ; le golfe Saint-Vincent , golfe Jo- » séphine ( 5 ) ;
( 4 ) Les marins du vaisseau de Flin- DERS appeloient en effet cette île, île des Kanguroos , parce qu'ifs y avoient trouvé, comme nous,' beaucoup de ces animaux; si PÉRON n'en n'a point fait usage, c'est qu'if savoit fort bien que fes noms donnés pendant fe cours d'un voyage de décou- vertes ne sont pas toujours des noms défi- nitivement arrêtés : if faffoit donc que fa publication des travaux de Flinders fît connoître fes noms véritabfes consacrés par fe travail du navigateur anglois.
(5) A l'égard des noms de Spencer et Saint-Vincent , des deux goffès, nous ne fes connoissions pas , et je crois même
a Ce point est situé au milieu à-peu-près de l'intervalle qui existe entre le cap CafFarelli et le cap Monge. ( Voy, pi. 2, atl. 2.c part. )
b Ce sont les îles qui gisent à l'extrémité Orientale de la terre de Nuyts.
XIV
PRÉFACE.
que nous ne pouvions les connoître , puisque, pendant le voyage, ces golfes furent nommés great et lïttlt lnht a ; circonstance qui prouve la justesse de ce que je viens d'avancer dans la note pré- cédente , relativement à l'île des Kangu- roos.
» et ainsi des autres points , le long de la 33 côte jusqu'au cap de Nuyts b , même 33 jusqu'à la plus petite île porte un ca- 33 chet semblable des découvertes fran-
33 çoises (6).
(Flinders ajoute en notec : «Les pas- 33 sages les plus remarquables à ce sujet , 33 sont les suivans , sous le titre de Terre 33 Napoléon : 33 De ce grand espace ( la côte Sud du continent Austral), la partie seule qui du cap Leuwin s'étend aux îles Saint- Pierre et Saint - François , était connue lors de notre départ d'Europe, Découverte par les Hollandais en 1 62J , elle avait été , dans ces derniers temps , visitée par VANCOUVER et sur-tout par DentreCASTEAUX ; mais ce dernier navigateur n ay ant pu lui-même s' a- vancer au-delà des îles Saint-Pierre et Saint- François , gui forment la limite Orientale de la terre de Nuyts, et les Anglais n'ayant pas porté vers le Sud leurs recherches plus loin que le port Western, il en résultait que toute la portion comprise entre ce dernier point et la terre de Nuyts était encore inconnue au moment où nous arrivions sur ces rivages ( Pag- 3 *6> 1" vol. ) ; « c'est-à-dire, le 33 30 mars 1802. M. PÉRON auroit dû 33 dire, non pas que la côte du Sud, depuis 33 le port "Western jusqu'à la terre de 33 Nuyts , étoit alors inconnue , mais 33 qu'elle leur étoit inconnue ; car le capi- 33 taine Grant, commandant the Lady
1 Voy. les Annales des Voyages, 6S.e cahier.
b C'est notre cap Soufïïot. ( Voy. pi. 2, atl. z.c part;)
c Ce qui est écrit en italique, hors des guillemets, est extrait de PÉRON par Flinders.
(6) Donner des noms à des terres nouvellement connues , qui ne sont dé- crites et nommées dans aucun ouvrage , ce n'est point déclarer qu'on en a fait lapremiere découverte , comme l'insinue M. Flinders ; c'est avouer qu'on ne connoissoit pas les noms imposés par les navigateurs antécédens. Mais changer des noms connus et consacrés, pour y subs- tituer une nomenclature nouvelle , n'est point aussi innocent : je pourrois en four- nir beaucoup d'exemples , si , au lieu de ine borner à justifier PÉRON, je voulois me livrer moi-même à des récriminations mieux fondées.
XV
(j) Nous ne pouvions en effet alors avoir connoissance du voyage du Capi- taine Grant. Au reste , il convient de faire observer que la carte donnée par M. Grant est assez défectueuse, pour qu'il soit difficile de reconnoître les por- tions de côte auxquelles ce navigateur a voulu imposer des noms \
PRÉFACE.
» Nelson, avoit découvert en i 800 la por- » tion des rivages qui s'étend a l'Ouest du » port Western jusque par fa longitude «de i4o°^E.G. [1370 54'4)"E.P.], » avant que les bâtimens eussent fait voile » d'Europe (7) ; et j'avois exploré la côte » et les îles comprises entre fa terre de » Nuyts et le cap Jervis par 1 330 10' de « longitude à TE. de G. [1 30° 49' 45" E. » P. ] , et j'étois , fe jour cité , à l'extré- » mité du golfe Saint-Vincent. «
Dans ce moment , le Capitaine anglais nous héla , en nous demandant si nous n'étions -pas un des vaisseaux partis de France pour faire des découvertes dans l'hémisphère Austral : sur notre réponse affirmative , il fit aussitôt mettre une em- barcation à la mer , et peu d'instans après nous le reçûmes à bord. Nous apprîmes que c'étoit le Capitaine Flinders , celui-là même qui avoit déjà fait la circonnavigation de la terre de Diémen ; que son navire se nommoit the Investigator;i^,/7rfr;/ d'Eu- rope depuis huit mois , dans le dessein de compléter la reconnaissance de la Nouvelle- Hollande et des Archipels du grand Océan équatorial , il se trouvait depuis environ trois mois à la terre de Nuyts; que, con- trarié par les vents, il n' avoit pu pénétrer , comme il en avoit eu le projet, derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François; que, lors de son départ d'Angleterre, &c. (pag. 325).
En nous fournissant tous ces détails , AI. Flinders se montra d'une grande réserve sur ses opérations particulières. Nous apprîmes toutefois , par quelques-uns
1 Voy. the Narrative of a voyage of discovery, performed in tlie years 1800, 1801 and 1802, by James Grant; London , 1803; pag. 68.
XV)
PRÉFACE.
de ses matelots , qu'il avoit eu beaucoup a souffrir de ces mêmes vents de la -partie du Sud qui nous avaient été si favorables ; et ce fut alors sur-tout que nous pûmes apprécier davantage toute la sagesse de nos propres instructions. Apres avoir con- versé plus d'une heure avec nous (« Per- » sonne , excepté M. Brown , ne fut « présent à ma conversation avec le » Capitaine Baudin (8), ainsi que je x> J'ai déjà dit ») , le Capitaine FLINDERS repartit pour son bord, promettant de re- venir le lendemain matin nous apporter une carte particulière de la rivière Dalrymple , qu'il venoit de publier en Angleterre. Il revint en effet, le y avril , nous la remet- tre, et bientôt après nous le quittâmes pour reprendre la suite de nos travaux géogra- phiques (pag. 325 ).
L'île principale de ce dernier groupe («leur archipel Berthier 33 ) .se dessine sous la forme d'un immense hameçon ( « II » paroît que ceci doit s'entendre de l'île « Thistle1 33 ). Indépendamment de toutes ces îles , il en existe encore plus de vingt autres disséminées aux environs de la pointe Occidentale du golfe , et en dehors de son entrée : chacune d'elles fut désignée par un de ces noms honorables dont notre patrie s'enorgueillit à juste titre b (pag. 327), Fin de la note de FLINDERS ).
« M. PÉRON assure , et cela même 33 d'après mon autorité , qu'il n'avoit pas 33 été possible à V Investi gator de pénétrer 33 derrière les îles Saint-Pierre et Saint- 33 François (a).
(8) M. Péron, comme historien du voyage , a dû parler en nom collectif re- lativement aux communications qui furent faites à notreexpédition par M.Flinders. Un Capitaine ne dit-il pas souvent, Nous avons jeté le loch à telle heure , tandis que, dans l'extrême rigueur , il devrait dire , Le Chef de timonnerie a jeté le loch, &c. Sans doute, si M. PÉRON eût pu croire que l'expression dont il se servoit deviendrait matière à réclamation, il eût écrit : « Après 33 avoir conversé plus d'une heure avec le 33 Commandant , &c. 33 Faisons donc ce changement dans le texte de PÉRON , et demandons ensuite quelle conséquence le Capitaine Flinders eût pu déduire de cette tournure de phrase : pour moi , je n'en vois aucune.
(o) M. PÉRON a eu tort , sans doute ,
a Non pas de l'île Thistle, mais de l'île Wedge de Flinders. L. F. h Voy. la pi. 2 , atl. 2,c part. L. F.
d'affirmer
PRÉFACE. xvij
d'affirmer ce dont il n'étoit pas rigoureu- sement sûr , ce que probablement il n'avoit entendu dire qu'aux canotiers de Flinders qui avoient parlé avec lui, ou, plus exactement encore, qui avoient parlé avec quelques-uns des Officiers du Géographe , car PÉRON, à cette époque, ne savoitpas I'anglois. Certainement il auroit été bien mieux que l'auteur eût distingué exactement ce qu'avoit dit Flinders de ce qu'avoient avancé ses matelots ; mais les uns et les autres discours lui ayant été rapportés, pouvoit-il faire une telle dis- tinction î On conviendra qu'ici tout a dû être pour lui le résultat de la venue de Flinders à bord du Géographe En effet , à moins qu'on n'en eût pris note à mesure , comment savoir précisément ce qu'avoit dit M. Flinders , ce qu'avoit dit M. Brown , ce qu'avoit dit tel ou tel de ses gens! Le Capitaine Flinders étoit le chef de son expédition : tout ce qu'on a su par le fait de sa visite a dû paraître lui appartenir.
Si l'on vouloit , au reste, une exactitude si minutieuse dans des choses à-peu-près insignifiantes , on n'a qu'à examiner la carte n.° iv de l'atlas de Flinders , et l'on se convaincra que cet habile naviga- teur ?/'# réellement pas pénétré derrière les îles Saint-Pierre. Mais à quoi bon de telles subtilités ! elles ne pourraient conduire qu'à prouver, tout au plus, que PÉRON a été un peu plus ou un peu moins bien instruit de l'ensemble des opérations des Anglois sur la côte du S. O. de la Nou- velle-Hollande.
Convenons plutôt que le but de l'his- torien de notre voyage n'étoit pas, ne TOME II. c
xvnj
PRÉFACE.
33 et quoiqu'il ne dise pas expressément 33 que je n'ai découvert aucune partie des ?3 côtes précédemmezit inconnues (io),
33 cependant la teneur de son Chapitre XV 3> porte le lecteur à croire que je n'avois 33 rien fait qui pût me permettre de reven- 33 diquer les prétentions antérieures des
pouvoit pas être, ne devoit mêmepasêtre de tracer l'itinéraire du voyageur anglois. PÉRON a dit tout ce qui étoit convenable pour montrer qu'en général Flinders nous avoit précédés sur une partie de la côte dont nous faisions l'exploration de concert ; il a indiqué le point où les deux expéditions se sont rencontrées : cela seul suffisoit; et son plus grand tort, à mes yeux , a été de vouloir donner des détails obtenus d'une manière beaucoup trop va- gue, pour avoir un suffisant degré d'exac- titude , même quand ils n'auroient pas été communiqués par des matelots. Au reste, je suis convaincu que PÉRON a écrit ce qu'il croyoit être la vérité ; je puis assurer du moins qu'à ce sujet je l'ai toujours entendu parler dans le sens où il a écrit.
Quoi qu'il en soit , la publication du voyao-e de FLINDERS , voilà les véritables pièces du procès : elles sont irrécusables; elles fixent les droits du navigateur an- glais, comme la publication de nos travaux géographiques fixe ceux de notre expédi- tion, et cela indépendamment de toute espèce de subterfuge. Ici les allégations légèrement avancées doivent s'évanouir; la vérité seule reste et vient se montrer dans tout son éclat.
( io) D'après ce que M. Flinders avoue lui-même avoir dit à notre Com- mandant % et dont je veux bien supposer un instant qu'un compte fidèle ait été rendu à PÉRON, comment eût -il été possible à ce dernier d'indiquer les parties des côtes inconnues que l'Investigator avoit explorées l
Voy. les notes (i) et (2).
» François (i:).
» Cependant M. PÉRON fut présent, » par la suite, quand je montrai au port » Jackson une de mes cartes de cette >> côte au Capitaine Baudin (12),
PRÉFACE. xix
(11) Au lieu de chercher des preuves d'agression, même dans le silence de l'au- teur, il me semble qu'on ne doit y voir, au contraire, qu'une preuve de l'ignorance où étoit PÉRON du détait des opérations de Flinders sur la côte du Sud-Ouest de la Nouvelle-Hollande.
» et montrai du doigt les limites de ses » découvertes ( 1 3] ;
» et depuis ce terme, des titres plus an- 33 ciens établissant mes droits sur l'île des » Kanguroos et les parties qui en gisent » à l'Ouest , les officiers du Géographe « parlèrent toujours de ces découvertes » comme appartenant à / 'Investi gator[ 1 4).
(12) Je n'étois pas présent à cette en- trevue, et n'ai jamais eu connaissance de la carie dont il s'agit. Cependant, d'après les propres paroles de Flinders, il pa- roîtroit que cette carte ne coniprenoit pas toute la côte du Sud -Ouest ( one ofmy charts ofthis coast , dit-il^, mais seulement la partie sur laquelle M. Baudjn avoit eu fa priorité de découverte. Or, pour en revenir à ce qui a choqué sur - tout M. Flin.jers, rien sur cette carte ne pouvoit prouver que son vaisseau eût pé* nétré ou non derrière les îles Saint-Pierre et Sa in t- Franco is,
(13) Remarquons encore que M. Flin- ders ne dit pas avoir montré sur aucune carte l'étendue des découvertes qui lui étoient propres.
(i4) PÉRON lui-même n'a rien écrit qui soit en opposition avec ce fait. Le Géographe a rencontré l'Investigator en un certain point désigné : l'un et l'autre bâtiment étoient chargés de faire l'explo- ration des côtes inconnues du Sud-Ouest de la Nouvelle - Hollande ; le Géographe faisoit route de l'Est à l'Ouest ; l'Inves- tigator, au contraire, alioit de l'Ouest à l'Est. M. PÉRON a dit cela ou l'équiva- lent ; les conséquences sont naturelles :
C 2
XX
PRE F
» Le premier Lieutenant M. Freycinet
» (Henri) , en s'adressant à moi, dans 35 la maison du Gouverneur KlNG , et en 33 présence d'un de ses camarades, je crois » M. BonNefoi , se servit même de » cette expression bizarre : Capitaine , si 33 nous ne fussions pas restés si long-temps 33 à ramasser des coquilles et à attraper des 33 papillons à la terre de Van Diémen, vous 33 n'eussie^ pas découvert la côte du Sud » avant nous (15).
ACE.
la portion de côte inconnue à l'Ouest du point de rencontre, et qui a été vue par Flinders , lui appartient comme pre- mière découverte ; celle à l'Est du même point appartient à Baudin. Quant aux détails de ces reconnoissances géogra- phiques, c'est àN chaque navigateur qu'il appartenoit de les faire connoître au pu- blic. Aussi, je le répète, le tort véritable de Péron , relativement à Flinders, c'est d'être entré dans quelques détails de ses opérations , obtenus d'une manière trop vague pour pouvoir être parfaite- ment exacts. De ce tort , que PÉRON , s'il vivoit , eût avoué lui-même , il est impossible de conclure cependant qu'on ait voulu ravir à Flinders le droit de ses découvertes.
(15) Découvert avant nous ! ceci me donne occasion de faire une remarque importante : c'est qu'en effet , lorsque deux navigateurs font à la même époque ou à-peu- près, et sans se communiquer leurs travaux , la reconnoissance d'une côte inconnue de part et d'autre , ils font aussi à-Ia-fois la découverte de cette côte : les difficultés vaincues, les dangers sont les mêmes. Le vrai mérite des travaux consiste donc alors entièrement dans le plus ou moins d'exactitude des résultats. Cependant, eu égard à l'ordre chronolo- gique , il y a nécessairement une priorité de découverte : elle appartient à celui qui a vu le premier telle ou telle partie. Pour ce qui regarde nos deux expéditions ri- vales , le mot découverte ne peut porter que sur des objets de détail. La Nouvelle- Hollande , effectivement , étoit connue dans ses autres parties littorales ; l'exis tence
PRÉFACE.
XX}
» Les officiers anglois et ceux des ha- 33 bitans estimables qui se trouvoient alors 33 au port Jackson , peuvent dire si la » priorité de découverte [ prior disco- » very] (16) de ces parties n'étoit pas re- » connue généralement. II y a plus , je 3> prends à témoin les officiers françois 33 eux-mêmes, ensemble et séparément, 33 pour qu'ifs disent si telle n'est pas la :» vérité (17).
33 Comment alors M. PÉRON a-t-il pu 33 avancer ce qui étoit aussi contraire à la 33 vérité (18) !
33 Etoit-il un homme sans aucun principe ! 33 Ma réponse est que je crois que sa 33 sincérité étoit égale à son savoir re- 33 connu , et que ce qu'il écrivoit lui étoit 33 imposé , contre son gré , par une auto- 33 rite supérieure (19).
33 II ne vécut pas pour finir le second 33 volume.
33 Je ne prétends pas expliquer le motif 33 d'une telle agression (20) :
» peut-être a-t-elle tiré sa source du désir 33 de rivaliser avec la nation Britannique 33 dans l'honneur de compléter la décou- 33 verte du globe (21),
de sa côte Sud- Ouest ne pouvoit être un problème. II ne s'agissoit donc point de découvrir si le continent de IaNouvefle- HoIIande avoit des rivages dans Je Sud- Ouest , mais seulement d'en connoître la forme et la géographie de détail.
(16) On voit que M. Flinders fait ici comme moi une distinction entre la découverte proprement dite et la priorité de découverte.
(17) Avec moins de préventions , M. Flinders eût pu en appeler au texte même de M. PÉRON. ( Voye\ la note (9)).
(18) La lecture de ce qui précède doit rendre cette apostrophe assez singulière. Où voit-on, en effet, que M. PÉRON ait trahi la vérité !
(19) Aucune autorité ne pesa sur PÉRON dans cette circonstance ; et ceux qui ont connu le caractère de notre savant voyageur, savent qu'if ne se fût pas ployé à faire quelque chose que sa conscience eût pu fui reprocher.
(20) M. Flinders voit une agres- sion où PÉRON n'a vu qu'un exposé fidèle des faits. Si ce dernier n'est pas entré dans un détail convenable des tra- vaux du navigateur anglois , c'est , encore une fois, qu'if étoit mal instruit de ces dé- tails, ou même qu'if les ignoroit tout-à-fait.
(2 1 ) On ne peut disconvenir que fa nation Britannique ne soit une des puis- sances qui se sont le plus utilement oc-
XX IJ
PRÉFACE.
cupées de fa reconnoissance du globe ; mais ne pourroit-on pas lui reprocher aussi de s'être trop souvent montrée jalouse des découvertes géographiques des autres peuples a î
(22) Première découverte, non. Mais est-ce bien là ce qui règle le droit de propriété ! par exemple, ne sonî-ce pas les François qui ont découvert les premiers le canal de Dentrecasteaux à la terre de Diémen , et îes Anglois n'y ont-ils pas cependant fondé un établissement l
(23) J'oserai porter ce jugement comme PÉRON l'eût fait lui-même, et comme je crois que devra le faire tout homme juste et impartial :
1 ." M. FLINDERS a découvert le premier la portion de la côte Sud-Ouest de la Nou- velle - Hollande qui s'étend depuis l'ex- trémité Orientale de la terre de Nuyts jusque par la longitude 13 8° 58' E. G. [.36° 37' 45" z. p.]
2.0 M. Baudin a découvert le premier la portion de cette même côte du S. O. comprise entre la longitude susdite de 136" 37' 45" E. P. , et la longitude i4o° 1 5' E. G. [ 1 370 54' 45" E. P.] ; c'est-à- dire , depuis le cap Monge jusqu'au cap Lannes, ou cap Buffonc de Flinders, inclusivement.
3.° M. Grant a découvert le premier la portion de cette même côte qui s'étend de- puis le cap Lannes jusqu'au port Western.
4." Le travail du Capitaine Flinders ,
1 Voy. FleurieU, Découvertes des François dans le Sud-Est de la Nouvelle-Guinée; id. Division et Nomenclature hydrographique ; &c. b Feu M. de Fleurieu. c FLINDERS a fait une fausse application de ces noms françois sur sa carte.
» ou se l'est-on proposée comme Favant- » coureur d'une prétention future à la « possession de contrées ainsi annoncées ■>■> pour être la première découverte (22)
» des navigateurs françois. Quel que puisse » être l'objet qu'on ait eu en vue , fa «question, en tant qu'elle m'intéresse, " doit être abandonnée au jugement du » public (23) ;
» et si des écrivains françois peuvent » à l'avenir examiner et admettre dans » leurs ouvrages les réclamations des na- s> vigateurs étrangers avec autant de clarté » et d'agrément que le fit naguère pour " ses compatriotes un très-savant homme » de cette nation b, je ne dois pas craindre :» d'en déférer même à leur décision.
PRÉFACE. xxiij
depuis la terre de Nuyts jusqu'au cap Larmes , limite Occidentale de l'explo- ration du Capitaine Grant, ayant été fait sans avoir eu connoissance des opé- rations du Capitaine Baudin, est en entier un travail de découvertes.
5.0 Le travail du Capitaine Baudin, depuis le port Western jusqu'à la terre de Nuyts, ayant été fait sans avoir connois- sance des rTpérations des Capitaines Flin- ders et Grant , est en entier un travail de découvertes.
6° Les noms donnés par le Capitaine Flinders aux divers points de la côte du Sud-Ouest, dont il a fait la première découverte , doivent être conservés de préfé- rence à tous les autres ; mais les noms que Baudin a donnés, dans le même espace, à des parties que Flinders n'avoit pas nommées , doivent être également con- servés a.
7.0 Les noms donnés par le Capitaine Baudin aux divers points de la côte du Sud-Ouest, dont il a fait la première dé- couverte , doivent être conservés de préfé- rence à tous les autres a ; mais les noms que Flinders a donnés, dans le même espace , à des parties que Baudin n'avoit pas nommées, doivent être également con- servés.
8." Les noms donnés par le Capitaine Grant aux divers points de la côte du Sud - Ouest dont il a fait la première découverte , doivent être conservés de préfé- rence à tous les autres ; mais les noms que Baudin a donnés, dans le même espace, à des parties que le capitaine Grant n'avoit pas nommées, doivent être égale- ment conservés. Sauf toutefois la restriction dont j'ai parlé ci-dessus , pag. viij.
xxiv PRÉFACE.
Telles sont les réponses que j'ai cru devoir faire aux plaintes articulées par le Capitaine Flinders contre M. PÉRON; j'ai tâché de me dépouiller de toute prévention particulière, et de présenter la question dans sa plus grande simplicité. Heureux si j'ai pu convaincre ïe lecteur que les deux voyageurs célèbres dont les sciences déplorent si jus- tement la perte a, sont dignes l'un et l'autre, par la loyauté de leur caractère comme par leurs utiles travaux, de toute notre estime et de tous nos regrets.
Paris , août 1 8 1 6.
Louis Freycinet.
* On sait que le Capitaine Matthew Flinders est mort en Angleterre le 19 juillet 1 8 14 j à l'instant même où son voyage venoit d'être mis au jour.
NOMS
XXV
NOMS DES OFFICIERS, ASPIRANS, SAVANS ET ARTISTES Embarqués pour l'expédition de Découvertes aux Terres Australes.
Nota, On a fait précéder d'un * les noms des personnes qui, par raison de santé ou par d'autres motifs, ne sont pas allées jusqu'aux Terres Australes, et sont restées à l'Ile-de-France dès le commencement de la campagne.
i i i j j. r 7 /-* - 7 ( Partie Ju Havre le in octobre 1800
i. Abord de la corvette le Géographe J _ , , , ,
° J l Rentrée a Lorient le 2j mars 1804.
Nicolas Baudin Capitaine de vaisseau, Commandant de
l'expédition ; mort à l'Ile- de-France le 16 septembre i 803.
Le Bas de Sainte -Croix. . . . Capitaine de frégate ; débarqué malade
sur l'île Timor le 2 novembre 1 80 t . *Pierre-Guillaume GlCQUEL. . Lieutenant de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 2 5 avril 1 8 o 1 .
*Franç0IS-AndrÉ BAUDIN. . . . . Lieutenant de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 25 avril 1801.
Henri Desaulses de Freycinet. Enseigne de vaisseau; fait Lieutenant
de vaisseau provisoire à Timor le 20 octobre 1 80 ï ; confirmé dans ce grade le 5 mars 1 803.
*Jean-Antoine Capmartin. . . . Enseigne de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 2j avril 1801.
François-Michel Ronsard... Ingénieur-constructeur de la marine ; a
rempli les fonctions d'Enseigne de vaisseau depuis le 20 septembre 1 8 o 1 , et celles de Lieutenant depuis le 20 octobre 1 80 t.
TOME II. d
xxvj NOMS DES OFFICIERS, &c.
LhARIDON DE CrÉMÉnec Chirurgien - major.
•§ / Hubert-Jules Taillefer Second chirurgien ; passé à bord du
Naturaliste , au port Jackson , le 3 O I novembre 1 802.
BONNEFOl DE Montbazin . ... Aspirant de i.IC classe; fait Enseigne de
vaisseau provisoire Timor , le 20 octobre 1 80 1 ; confirmé dans ce grade le 24 avril 1 802.
* Peureux de MÉlay Aspirant de 1." classe; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 2. 5 avril 1801.
'Pierre-Antoine Morin Aspirant de 1." classe ; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1801.
DÉSIRÉ Breton Aspirant de 1." classe; passé à bord du
Naturaliste , -à Timor , le 29 octobre i8oi.
•M
4
HYACINTHE DE BûUGAINVILLE. Aspirant de 2/ classe ; fait Aspirant de
I." classe provisoire à Timor , le 20 octobre 1 801 ; passé à bord du Natu- raliste, au port Jackson, le 3 novem- bre 1802.
Charles Baudin (des Ardennes). Aspirant de 2.' classe.
* Jacques-Philippe Montgery. Aspirant de 2.c classe ; laissé malade à
l'Ile-de-France, le 25 avril 1801.
Jean-Marie MAUROUARD Aide - timonnier ; fait Aspirant de i.re
classe provisoire à Timor, le 20 oc- tobre 1 80 1 ; passé à bord du Natura- liste, au port Jackson , le 3 novembre
1802.
/
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxvij
/ * Frédéric Bissy Astronome ; laissé malade à l'Ile-de- France , le 2 5 avril i 8 o i . Charles-Pierre BoullANGER . Ingénieur hydrographe ; est passé à deux
reprises sur la goélette le Casuarina ; savoir : i .° du 7 au 2 7 décembre 1802; 2.0 du 10 janvier au 1 8 février 1803.
LeSCHENAULT DE LA TOUR. .. Botaniste; passé sur le Naturaliste, à
Timor, le 7 octobre 1 80 1 ; rembarqué sur le Géographe , au port Jackson , le 3 novembre 1802; laissé malade à Timor , ie 2 juin 1803.
René Mauge Zoologiste ; mort à l'île Maria , le 2 1 fé- vrier 1S02. François Péron Zoologiste.
Stanislas Levillain Zoologiste ; passé à bord du Naturaliste,
à l'Ile-de-France , le 22 avril 1801 ; mort en mer le 20 décembre 1801.
Louis Depuch Minéralogiste; passé sur le Naturaliste ,
au port Jackson, le 3 novembre 1 802 ; Je 3 février 1803, débarqué malade à l'Ile-de-France , où il est mort peu de jours après.
Charles-Alexandre Lesueur. Peintre d'histoire naturelle.
Nicolas-Martin Petit Peintre de genre.
* Jacques Milbert Peintre de paysage; laissé malade à l'Ile'
de-France , le 2 j avril 1 8 o 1 .
*Louis Lebrun Dessinateur-architecte; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1 801.
Anselme RiedlÉ Jardinier en chef; mort à Timor le 2 1
octobre 1 801. Antoine Sautier Garçon jardinier; mort en mer, le 1 $
novembre 1 8 o 1 .
Antoine Guichenot^ Garçon jardinier.
1 C'est par erreur que ce nom se trouve autrement orthographié dans quelques parties du texte et sur nos cartes.
d 2
xxviij NOMS DES OFFICIERS, &c
„o*i jj-t / Tir „ t * ( Partie du Havre le 10 octobre 1800.
2. A bord de la corvette le Naturaliste . {„ , , , « . . i,
( Rentrée dans le même port le 7 juin 1003.
Emmanuel Hamelin Capitaine de frégate; commandant fa
corvette.
Bertrand Bonie Lieutenant de vaisseau ; laissé malade à
l'Ile- de-France, le 25 avril 1801.
Pierre Millius Lieutenant de vaisseau ; fait Capitaine de
' frégate provisoire à Timor, le 20 oc- tobre 1801 ; laissé malade au port Jackson, le 18 mai 1802. Après la mort du commandant Baudin , à FIIe-de-France , embarqué sur le Géo- graphe pour en prendre le commande- ment, le 28 septembre 1803.
Louis DesAULSES DE Freycinet. Enseigne de vaisseau ; fait Lieutenant de
vaisseau provisoire à Timor, le 20 octobre 1 80 1 ; confirmé dans ce grade i-'\ le 5 mars 1 803 ; nommé au comman-
^ dément de la goélette le Casuarina,
au port Jackson , fe 23 septembre 1 802. Lors du désarmement de ce bâ- timent, à riIe-de-France , passé sur le Géographe le 25 août 1803.
JACQUES de Saint-Cricq Enseigne de vaisseau; fait Lieutenant de
vaisseau provisoire à Timor, le 20 octobre 1801.
François Heirisson Enseigne de vaisseau.
FuRCY PlCQUET Enseigne de vaisseau; passé à bord du
Géographe , à l'Ile-de-France , le 22 avril 1 80 1 ; débarqué sur l'île Timor, le 26 août 1801.
I.
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxix
JÉRÔME Bellefin ....... Chirurgien-major.
~« / François Collas Pharmacien; passé sur le Géographe, au
fe I port Jackson, le 3 novembre 1 802.
©" I
JOSEPH B.ANSONNET Aspirant de i.re classe; fait Enseigne de
vaisseau provisoire, à Timor, le 20 octobre 1 8 o 1 ; confirmé dans ce grade le 26 octobre 1 803 ; passé à bord du Géographe, à Timor, ïe 20 octobre 1 80 1 ; passé à, bord du Casuarina, à Timor, le 10 mai 1 803 ; et rembar- qué sur le Géographe, à l'Ile-de- France, le 29 août 1 803.
CHARLES MOREAU 7 . Aspirant de 1 .rc classe ; fait Enseigne de
vaisseau provisoire à Timor, le 20 octobre 1801.
*
^
* Julien Billard Aspirant de i.TC classe; laissé malade à
rile-de- France , le 2 j avril 1 8 o 1 .
Etienne Giraud Aspirant de 1 ." classe.
Victor Couture Aspirant de i.r: classe.
Mangin Duvaldailly Aspirant de 2.c classe.
* André Bottard Aspirant de 2.e classe; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1801.
* Etienne Isabelle Aspirant de z.c classe; laissé malade à
l'IIe-de- France , le 25 avril 1801.
JOSEPH BrUE Aspirant de 1 ." classe ; embarqué à l'Ile- de-France, le 21 avril 1S01 ; passé sur le Géographe, à Timor, le 29 oc- tobre 1 80 1 , rembarqué sur le Natura- liste, au port Jackson, le 3 novembre
NOMS DES OFFICIERS, &c
BrÉVEDENT du Bocage Aide - timonnier ; fait Aspirant de 2.e
classe provisoire à Timor , le 20 oc- tobre 1 80 1 , et Enseigne de vaisseau, le 26 octobre 1803; embarqué sur le Casuarlna , au port Jackson, le 23 septembre 1 802; passé sur le Géogra- phe , à Timor, le 10 mai 1803.
Amand de Gouhier Pilotin ; fait Aspirant de 2/ classe pro- visoire à Timor , le 20 octobre 1801 ; mort en mer le 26 mai 1803.
I Pierre-François Bernier. . . . Astronome; passé sur le Géographe , à
f Ile-de-France , le 22 avril 1801 ; mort en mer le 6 juin 1803.
Pierre Faure Ingénieur-géographe; passé sur le Géo- graphe, au port Jackson , le 3 no- vembre 1802; débarqué à l'Ile-de- France, le 15 décembre 1803.
* André Michaux Botaniste; débarqué à l'Ile-de-France,
le 20 avril 1801.
* Jacques Delisse Botaniste; laissé malade à l'Ile-de-France,
.ï2 le 25 avril 1 801.
"^ / *Bory de Saint- Vincent Zoologiste; laissé malade à l'Ile - de- France, le 2 j avril 180 1.
Désiré Dumont Zoologiste ; laissé malade a l'Ile-de- France, le 25 avril 1801.
Charles Bailly Minéralogiste; passé à bord du Géogra- phe, au port Jackson, le 3 novembre 1802.
*Michel Garnier Peintre de genre; laissé malade à l'Ile- de-France, le 25 avril 1801.
François Caguet Garçon jardinier; débarqué à l'Ile-de- France, le 20 avril 1801.
1 MerlOt Garçon jardinier , débarqué à l'Ile-de- France, le 20 avril 1 80 1 .
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxxj
„ , , t t i -i i s^ ■ f Armée au port Jackson le 25 septembre 1802.
z. A bord de la poeiette te Casuanna . „, , f\„. , „ ï ■» o
■* ° ( Désarmée a i lle-de-rrance le 20 août 1003.
Louis Desaulses de Freycinet. Lieutenant de vaisseau ; commandant la
goélette.
BrÉVEDENT DU BOCAGE Aspirant de 2. e classe, faisant fonctions
d'Enseigne de vaisseau ; passé à bord du Géographe, à Timor, fe 10 mai
1803. J
JOSEPH RANSOKNET Enseigne de vaisseau; embarqué a
Timor, en remplacement de M. BrÉ- VEDENT, le 10 mai 1 803.
VOYAGE
VOYAGE
DE
DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES.
LIVRE IV.
DU PORT JACKSON A LA TERRE d'ARNHEIM, INCLUSIVEMENT : RETOUR EN EUROPE.
CHAPITRE XXII.
Ile Kirtg : Iles Hunter : Partie N. O. de la terre de Diémen.
[Du 18 Novembre au 27 Décembre iSqz. j
A peine nous étions sortis du port Jackson , que nous essuyâmes un de ces violens orages que j'ai décrits dans le chapitre xix : toute la côte étoit comme embrasée par les éclairs , et la foudre nous parut tomber sur divers points.
Dans la matinée du 20, nous rencontrâmes une goélette Angloise qui cherchoit à nous rallier, et que nous joignîmes sur les dix heures. Quelle ne fut pas notre surprise , en reconnoissant à bord de ce navire un armateur François, M. Coxwell, que nous avions vu au port Jackson, et dont les malheurs doivent être ici présentés tome 11. *A
2 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
avec d'autant plus de détails, qu'ils se rattachent plus essentielle- ment à l'histoire des colonies Angloies aux Terres Australes !
Malgré son immense étendue, la Nouvelle -Hollande n'avoit pas encore fixé l'attention de l'Europe, lorsque, en 1788, l'Angle- terre prit possession de ce continent, et fît partir une flotte pour y fonder une colonie. Cette entreprise extraordinaire fut à peine remarquée par les politiques, et n'excita guère d'autre intérêt que celui d'une curiosité stérile.
Enhardi , pour ainsi dire , par le silence des autres Gouver- nemens Européens, le cabinet Britannique ne craignit point de rendre publiques les instructions singulières qu'il avoit remises au Commodore Phillip, et dont nous allons rappeler ici quelques dispositions. « La commission royale fut lue par M. D. Col- « lins, Juge-Avocat. Cet acte établissoit et nommoit Arthur » Phillip Capitaine général et Gouverneur en chef de tout le pi. ,. » territoire appelé la Nouvelle- Galles du Sud, s'étendant depuis
» le cap Yorck ou extrémité Septentrionale de la côte, dans la » latitude de io° 37' Sud, jusqu'au cap Sud ou extrémité Méri- » dionale de la même côte, dans la latitude de 43° 39' Sud, et de » tout le pays intérieur à l'Ouest, jusqu'au 105/ degré de longi- » tude Orientale , en comptant du méridien de Greenwich , y » compris toutes les îles adjacentes dans l'océan Pacifique, par les » latitudes susdites de io° 37' Sud, et de 43° 39' Sud, et de toutes » les villes, garnisons, citadelles, forts ou autres fortifications et » ouvrages militaires qui pourroient être construits par la suite sur » ledit continent ou dans quelques-unes desdites îles a. »
De ces instructions remarquables, il résulte, i.° que toute la Nouvelle -Hollande, toutes les îles du détroit de Bass et la terre de Diémen se trouvent réunies dans l'acte de prise de possession de l'Angleterre; 2.0 que pour légitimer, autant qu'il étoit possible, cet envahissement prodigieux, Je cabinet de Saint- James a voulu
1 Voyage du Gouverneur Phillip à Botany-Bny, pàg. -6 de la traduction françoise.
AUX TERRES AUSTRALES. 3
détruire jusqu'au nom de Nouvelle-Hollande , qui rappeiort trop ies travaux et les droits d'un autre peuple : dans les instructions que je viens de citer, les limites de la prétendue Nouvelle-Galles sont en effet les mêmes que celles du continent dont cette terre ne forme qu'une partie. De ce même acte, il résulte enfin que la Nouvelle - Zélande et les nombreux archipels du grand océan équatorial se rattachent à ce nouvel Empire, sans aucune autre détermination de longitude à l'Est que les rivages du Pérou et du Chili.
En s'arrogeant la possession de cet immense espace de terre et de mer, il semble que le principal but de l'Angleterre ait été de se ménager un prétexte plausible pour écarter les autres peuples du théâtre si important de ses pêches , et s'adjuger ainsi à elle- même les avantages immenses que le commerce et les productions de ces climats lointains pourroient offrir. Fidèles à ce système d'exclusion et de monopole, les Gouverneurs du port Jackson ne négligent aucun des moyens qui sont à leur disposition pour assurer les intérêts et les prétendus droits de leur pays : les craintes que notre expédition fit naître à M. King, et dont nous parle- rons bientôt, feront connoître jusqu'où vont leur jalousie et leur prévoyance à cet égard. Mais revenons d'abord au malheureux M. Coxwell.
Instruit des avantages que procurent dans les régions Australes la pêche des phoques et le commerce de leurs fourrures , M. Cox- well s'étoit associé, à l'Ile-de-France, avec le capitaine Lecorre, expérimenté dans les affaires de ce genre ; ils avoient armé le navire l' Entreprise , de Bordeaux, pour aller pêcher dans le détroit de Bass. La paix, à cette époque, venoit d'être rétablie entre la France et l'Angleterre; et la meilleure intelligence paroissant régner entre les deux Gouvernemens, il étoit impossible, sous ce rapport, de se trouver dans des circonstances plus favorables. Malheureusement pour nos compatriotes, ils éprouvèrent en route une si violente
*A 2
4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tempête, qu'après avoir perdu une partie de leurs voiles et pres- que tous leurs bastingages, ils furent contraints de venir se réparer au port Jackson.
On les y accueillit d'abord avec bienveillance ; mais aussitôt que le Gouverneur anglois fut instruit de l'objet de leur armement, ii fit appeler Je capitaine Lecorre , et lui signifia l'ordre de s'éloi- gner des rivages de la Nouvelle - Galles , sous peine d'être arrêté avec son navire et son équipage. Vainement ce malheureux capi- taine supplia le Gouverneur, de ne pas consommer sa ruine et celle de sa famille , en faisant manquer ainsi l'objet d'un armement dispendieux : tout fut inutile ; et déjà l'Entreprise étoit sur le point de retourner à l'Ile-derFrance , lorsque notre Commandant parvint à fléchir M. King, et en obtint une permission de pêche aux conditions suivantes : i.° que le capitaine Lecorre ne pourroit pas entrer dans le détroit de Bass ; qu'il se contenteroit , en con- PL '■■ séquence, de pêcher sur les Deux-Sœurs , petits îlots escarpés qui
se trouvent dans le Nord des îles Furneaux, et qui ne présentent aucune espèce d'abri pour les bâtimens : z.° que , dans aucun autre cas de ce genre, on ne pourroit jamais se prévaloir de la permis- sion particulière accordée au navire l' Entreprise , et que le Com- mandant se chargerait de prévenir l'administration et les armateurs de l'Ile -de -France, de l'intention où étoit le Gouvernement de la Nouvelle - Galles de repousser de ces parages tous les navires François qui voudroient y faire la pêche des phoques.
Quelque dure que pût être la condition imposée par le Gou- verneur anglois à MM. Coxwell et Lecorre, ils partirent ce- pendant pour aller s'établir sur les Deux-Sceurs ; mais à peine ils s'y trouvoient depuis huit jours , qu'une violente tempête s'étant élevée, le navire fut entraîné contre les brisans et mis en pièces. Dans ce cruel naufrage, le capitaine Lecorre périt avec son frère et les deux tiers de son équipage Tel fut le triste sort du pre- mier navire François qui parut dans ces mers ; et les dispositions
AUX TERRES AUSTRALES. j
du Gouvernement anglois envers les étrangers sont si rigoureuses, qu'on peut d'avance prédire de semblables désastres aux armateurs Européens qui, dans l'état actuel des choses, voudroient porter leurs spéculations dans ces contrées lointaines.
Après avoir offert à notre infortuné compatriote toutes les consolations qu'il étoit en notre pouvoir de lui donner alors , nous poursuivîmes notre route vers le détroit de Bass , que nous devions traverser pour aller reconnoître les îles qui se trouvent à son ouverture Occidentale ; mais l'orage qui nous avoit assaillis le jour même de notre départ du port Jackson, fut suivi bientôt d'une tempête, qui dura, presque sans interruption, jusqu'au i.ér décembre.
Pendant cet intervalle, nous fûmes séparés du Casuarina, qui marchoit très-mal, ainsi que du navire Américain the Famiy , qui desiroit passer le détroit avec nous. Nous parvînmes pourtant, dans la matinée du 3, à doubler le promontoire de Wilson, et le p, Ietinfi 4< 6 au soir nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie des Eléphans- marins, à l'île Kinga.
Bientôt après , le Casuarina vint nous rejoindre au mouillage : il avoit beaucoup souffert pendant notre séparation; ses coutures, entrouvertes par l'effort des vagues , avoient besoin d'être réparées ; tous les calfats du Géographe furent employés à cet ouvrage ; et dès le lendemain , le bâtiment appareilla pour aller faire la reconnois- sance des îles Hunter situées à l'extrémité Nord-Ouest de la terre de Diémen. En même temps l'ingénieur -géographe M. Faure partit dans le grand canot pour lever le plan de l'île King : cette île n'avoit été jusqu'alors fréquentée que par des pêcheurs, et la carte n'en avoit pas été faite.
A peine ces dispositions étoient exécutées, que nous vîmes paroître la petite goélette the Cumberland , de la colonie du port
a Cette île a été découverte par le capitaine REED, commandant la goélette angloise ihe Martha,
Pi. XXXII.
6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Jackson. Ce navire portoit M. Grimes, ingénieur en chef de l'établissement Anglois , qui venoit , par ordre du Gouverneur , nous faire une déclaration aussi singulière dans sa forme , que remarquable par son objet. « Le bruit s'étant répandu » , écrivoit M. King à notre Commandant, « que votre projet est de laisser » quelques hommes , soit à la terre de Diémen , soit à la côte » Occidentale de la Nouvelle-Galles , pour y jeter les fondemens » d'une colonie Françoise, je crois devoir vous déclarer, M. le » Commandant, qu'en vertu de l'acte de prise de possession de » 1788, solennellement proclamé par l'Angleterre, toutes ces » contrées font partie intégrante de l'Empire Britannique, et que » vous ne sauriez en occuper aucun point sans briser ies liens » de l'amitié qui vient si récemment d'être rétablie entre les » deux nations ; je ne chercherai pas même à vous dissimuler que » telle est la nature de mes instructions particulières à cet égard, » que je dois m'opposer, par tous les moyens qui sont en mon » pouvoir, à l'exécution du projet qu'on vous suppose : en con- » séquence , le navire de Sa Majesté the Cumberland a reçu l'ordre » de ne vous quitter qu'au moment où l'officier qui le commande, » aura la certitude que vos opérations sont étrangères à toute » espèce d'envahissement du territoire Britannique dans ces pa- y> rages. . . .»
Après avoir remis leurs dépêches à notre chef, le capitaine An- glois et M. Grimes descendirent à terre, et là, en notre présence, ils firent arborer un pavillon Anglois sur un grand arbre, au pied duquel ils placèrent quelques factionnaires; faisant ensuite plusieurs décharges de mousqueterie, accompagnées de trois lmzza, ils re- nouvelèrent la déclaration de prise de possession de 1788.
Sans doute cette cérémonie pourra paroître frivole aux yeux des personnes qui connoissent peu la politique Angloise ; mais pour l'homme d'état, de telles formalités prennent un caractère beau- coup plus important et plus sérieux. A la faveur de ces déclarations
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publiques et répétées , l'Angleterre semble chaque jour fortifier ses prétentions, établir ses droits d'une manière plus positive, et se ménage ainsi des prétextes pour repousser, même par la force des armes, tous les peuples qui voudroient former quelques établis- semens dans ces contrées. . . Mais écartons les réflexions pénibles qu'un tel sujet inspire , pour reprendre notre narration au point où nous l'avons laissée.
Le 8 décembre vit s'opérer enfin la séparation des deux premiers vaisseaux de l'expédition : notre conserve, le Natwaliste , appareilla dans la soirée pour retourner en France. Tous les yeux la suivirent long-temps , et lorsqu'elle disparut à l'horizon, un sentiment de tris- tesse se peignit sur chaque visage. Si loin de sa patrie, et dans la situation malheureuse où nous étions, on éprouve plus vivement le besoin de la revoir ; et lorsque cette douce perspective sembloit fuir devant nous, étoit-il possible de ne pas envier le sort de ceux de nos compagnons et de nos amis qui déjà se livroient à l'espoir d'être bientôt rendus à leurs familles, à leurs affections les plus douces et les plus chères î . . .
Le 10, les naturalistes obtinrent les moyens d'aller s'établir à terre : nous partîmes en conséquence, MM. Leschenault, Bailly Lesueur et moi, avec le jardinier Guichenault, pour nous rendre dans le fond de la baie des Eléphans-marins ; mais avant de pré- senter les détails de nos travaux sur ce point, il me semble indis- pensable de décrire rapidement l'île King elle-même, et les îlots qui en dépendent.
Au milieu de l'ouverture Occidentale du détroit de Bass, à une distance presque égale de la terre de Diémen et de la Nouvelle- Hollande, par 390 4</ 30" de latitude Sud, et par \/^° y' 2" de longitude à l'Est du méridien de Paris a, se trouve l'île King, dont la longueur, du Nord au Sud, est d'environ quarante milles, tandis que sa largeur de l'Est à l'Ouest n'est que de vingt-cinq; sa circonférence
1 C'est la position de notre observatoire sur le rocher des Eléphans.
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totale est de cent onze. Toute la partie Occidentale de cette île, étant sans abri contre les flots de l'immense océan Austral , se trouve hérissée de brisans dangereux ; il en existe aussi beaucoup vers le cap Nord, que nous avons désigné sous le nom de Cap d'Anville : le brassiage est en général assez considérable autour de l'île, et même, à une petite distance de la terre, on ne trouve guère moins de 6 à 10 brasses; le fond, presque par-tout, est d'un sable vaseux et noir, très-prdpre au mouillage ; mais malheureuse- ment la couche en est si peu profonde, elle recouvre des roches tellement tranchantes, qu'il n'est peut-être pas d'endroits plus à craindre pour les navigateurs. Outre ce premier inconvénient, l'île King présente encore celui d'être exposée aux vents du S. O. , les plus impétueux et les plus redoutables de ces parages ; et sa situation à l'ouverture du détroit la soumet à la funeste influence de ces courans terribles dont nous avons parlé dans le chapitre xiv. Enfin , sur toute la circonférence de l'île, on ne trouve aucun port, ni même aucune baie profonde. De ces diverses circonstances réunies, il doit résulter que le mouillage de cette île est extrême- ment dangereux pour les navires, et nous verrons bientôt combien il l'est en effet.
Par sa position entre les hautes montagnes du promontoire, des îles Furneaux et de la terre de Diémen , par son isolement et son exposition aux vents du S. O. , par l'épaisseur des forêts qui la couvrent, et la nature des roches qui composent son sol, l'île King paroît avoir habituellement une température humide et froide : en effet, bien que nous nous y trouvassions à une époque correspon- dante au mois de juin de l'hémisphère Boréal, la constitution de l'atmosphère fut toujours celle d'un automne pluvieux et avancé de nos climats. Le thermomètre s'éleva rarement au-dessus de 15 degrés, et le terme moyen de ses variations journalières fut à peine de 1 4 degrés pour midi. Les brumes et la rosée y furent toujours très-abondantes ; la pluie ne cessa pour ainsi dire pas de
tomber
AUX TERRES AUSTRALES. 9
tomber pendant les quinze jours que nous passâmes à terre ; et nous apprîmes des pécheurs Anglois qui s'y trouvoient fixés depuis treize mois , qu'il en étoit ainsi la plus grande partie de l'année. Ces pluies sont extrêmement froides et pesantes ; elles durent ordinairement deux ou trois heures, et ne cessent quelques instans que pour recommencer ensuite avec la même violence.
De cet état de l'atmosphère, il résulte que l'hygromètre est rarement au-dessous du point de saturation ; le terme moyen de l'humidité s'y est élevé jusqu'à 95°>33- Le baromètre est des- cendu plusieurs fois de 28 pouces 4 lignes à 27 pouces 6 lignes, ce qu'il faut attribuer sans doute à la violence des orages que nous avons éprouvés : mais, en général, la hauteur du mercure paroît être moins considérable qu'elle ne devroit l'être, d'après la position en latitude de cette île; circonstance qui dépend peut-être de l'humidité continuelle de l'air. [Voyez le chap. ni, tom. I.er , pag. J*-/.) Les vents de la partie de l'Ouest ont été tellement domi- nans , que sur quarante-trois observations répétées de huit heures en huit heures pendant notre séjour à l'île King , ils ont seuls soufflé trente- deux fois, et nous ont procuré constamment des brumes ou des averses : le peu de beau temps dont nous avons joui nous a été donné par les vents du S. E. , et plus particulière- ment par ceux de l'E. S. E., qui paroissent être les plus tempérés et les plus salubres de ces climats.
C'est à la combinaison de toutes les circonstances physiques que je viens de rapporter , que l'île King doit l'avantage , si pré- cieux dans ces contrées , d'être abondamment pourvue d'eau douce. Par-tout où la disposition du sol peut se prêter à l'écoulement des eaux et à leur réunion, on trouve des sources nombreuses : c'est ainsi, par exemple, que vers le fond de la baie des Eléphans, la direction des collines étant perpendiculaire au rivage, et tout le sol sur ce point étant granitique , il existe jusqu'à six ruisseaux dans l'espace de _j ou 6 milles seulement; il en est de même tome ir. B
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dans la baie des Phoques, opposée aux îles du Nouvel -An, où l'on trouve aussi plusieurs sources. Mais à la côte du N. E. , à celles de l'O. et du S. O., où le sol se compose particulièrement de dunes sablonneuses, incapables de retenir l'eau des pluies, nous n'avons pu découvrir aucune trace de ruisseaux ; et comme ces dunes présentent vers la mer une barrière non interrompue , il est possible de présumer que les eaux sont contraintes à rerîuer vers l'intérieur du pays. Cette présomption se trouve en quelque sorte confirmée par le rapport des pêcheurs Anglois : ils assurent qu'il existe au centre de l'île une espèce de grand lac, dont les eaux sont très -profondes, et du milieu desquelles s'élève une petite île que jusqu'à ce jour ils ont négligé de visiter.
Les produits minéraux de l'île King sont très-variés, et presque tous appartiennent aux roches primitives. Parmi ces dernières , on distinguoit un très-beau porphyre, qui contient des cristaux de fer sulfuré ; plusieurs espèces de roches serpentineuses et argi- leuses, dont quelques-unes ofFroient dans leurs fissures comme de petits filons d'asbeste. Sur divers points du rivage on rencontroit des cristaux assez volumineux de quartz hyalin, des fragmens de jaspe, et sur-tout de très -gros blocs d'une brèche rougeâtre et très-dure, composée de cailloux de toute grosseur, et qui pourroit offrir, par la richesse de ses couleurs et par leur variété, d'assez grands avantages au sculpteur et au marbrier. Indépendamment de ces produits d'origine primitive, on voit encore çà et là quel- ques roches schisteuses, qui reposent sur des parties granitiques; et vers la pointe Nord de la baie des Éléphans, il existe un rocher qui , du bord de la mer , s'avance jusque dans l'intérieur d'une vallée voisine, et qui se compose entièrement d'un grès coquillier très-dur et très-compacte.
Toutes les eaux de l'île sont chargées d'une si forte pro- portion d'oxide de fer, qu'il paroît probable que le métal qui sert de base à cet oxide entre pour beaucoup dans la composition de
AUX TERRES AUSTRALES. n
certaines roches : peut-être même forme-t-il des mines particulières ; nous n'avons rien vu cependant qui pût confirmer cette conjecture.
Aucune espèce de substance saline ne s'est offerte à notre obser- vation , il est vrai ; mais les pêcheurs prétendent qu'il y a dans l'intérieur du pays une colline entièrement composée de sel gemme [muriate de soude cristallisé natif]. J'indique ce fait important, sans vouloir en garantir ni en contester l'exactitude.
De toutes les roches particulières à l'île King , il n'en est point de plus remarquable que celle dont il me reste à parler; c'est une espèce de granit d'un bleu noirâtre, à grain très-fin, mêlé de petits cristaux d'amphibole très-noirs , ce qui lui donne l'apparence d'une roche de corne. Cette substance affecte dans ses masses une sorte de cristallisation régulière et rhomboïdale, telle que chacune de ces masses présente une pyramide trièdre, dont le sommet est tourné en haut , et dont les arêtes sont vives et tranchantes. En brisant un de ces cristaux , on observe qu'il se résout en petites pyramides d'une forme analogue à celle de la masse principale.
C'est à cette constitution singulière que le granit dont il s'agit doit le triste avantage d'être la terreur des marins sur ces côtes. Comme il forme la plus grande partie des rivages de l'île King et de celles du Nouvel -An ; comme il se retrouve avec une dis- position semblable au fond de la mer, revêtu seulement d'une légère couche de sable vaseux, il en résulte que les câbles les plus forts sont bientôt coupés par les angles tranchans de ce granit. Nous rapporterons plusieurs exemples de cette funeste propriété.
Toute la partie de l'île que nous avons pu reconnoître , pré- pi. Xxxn. sente le tableau d'une végétation forte et vigoureuse : en divers endroits , les arbres et les arbrisseaux se trouvent tellement pressés à la surface du sol, et leurs débris sont par -tout si multipliés, qu'il est presque impossible de pénétrer au milieu des forêts ; mais , en général , les végétaux qui les composent n'offrent pas ces proportions gigantesques que nous avions admirées dans ceux de
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il VOYAGE DE DÉCOUVERTES
la terre de Diémen ; du reste, ils appartiennent aux mêmes genres que ces derniers : comme eux ils demeurent toujours verts ; comme eux encore ils sont dépourvus de toute espèce de fruits mangeables, et sont inutiles , sous ce rapport , aux besoins de l'homme et des animaux frugivores. Nous reviendrons ailleurs avec d'autant plus d'intérêt sur ces végétaux de l'île King , que nous aurons à pré- senter à leur égard les résultats précieux des observations de notre botaniste M. Leschenault : j'ajouterai seulement ici que la famille des Fougères, celles des Mousses et des Fungus, présen- toient un grand nombre d'espèces aussi belles que vigoureuses ; ce qui m'a paru dépendre de l'humidité habituelle de l'atmos- phère et du sol. Tous les rivages étoient couverts d'une grande quantité de Fucus , qui, pour la plupart, constituoient des espèces nouvelles ; j'en décrivis plusieurs sous les noms de F. Phyllotrichos , de F. Caiditorms , de F. Panacrochordus , &c. : cette dernière paroît comme entièrement composée de petites verrues.- Je retrouvai pareillement sur ces bords le Fucus singulier de la terre Napoléon, que j'avois précédemment décrit sous le nom de Phyllophorus , et le F. Gigantinus présentoit lui-même çà et là de puissans débris. L'abondance et la variété de ces plantes marines s'expliquent suffi- samment par ce que nous avons dit de la nature des rivages de cette île. C'est effectivement au milieu des rochers granitiques et sur les plages orageuses que se complaisent les productions de ce genre ; c'est , pour ainsi dire , sous le choc des vagues qu'elles s'élèvent et prospèrent.
Sur toute l'étendue de l'île King on n'aperçoit aucune trace de l'espèce humaine , et tout annonce que cette île est également étrangère aux peuplades farouches de la terre de Diémen et de la Nouvelle-Hollande.
En revanche, il est peu d'endroits, dans les régions Australes, qui nourrissent autant d'animaux utiles. Nous y avons recueilli, M. Les u eur et moi, une foule d'espèces inconnues à l'Europe,
AUX TERRES AUSTRALES. 13
parmi lesquelles se trouvent deux Dasyures élégans , deux Kangu- pi. xxxm. roos, le singulier animal que les habitans de la Nouvelle-Hollande connoissent sous le nom de Wombat , et le quadrupède bien plus pi. xxvm. extraordinaire encore que j'ai décrit sous le nom à'Echidné soyeux. Dans la description générale de la terre de Diémen, j'indiquerai ies principaux caractères de ces animaux , et je donnerai quelques détails sur leurs mœurs.
Tous les rivages de l'île sont couverts d'un nombre prodi- gieux d'amphibies, dont quelques-uns n'ont pas moins de 8 à 10 mètres de longueur [25 à 30 pieds], et qui sont devenus pi. xxxn. pour les Anglois la source d'un commerce intéressant. Le chapitre suivant offrira l'histoire de ces monstres marins et celle des pêches dont ils sont l'objet.
L'intérieur des forêts recèle une grande quantité de Casoars ; pi. xxxvi « xli. - le rocher des Eléphans nourrit un nombre prodigieux de Pétrels, de Mauves et de Manchots , dont plusieurs espèces étoient nou- velles pour les naturalistes ; enfin , la plupart des oiseaux de la terre de Diémen se retrouvoient sur ces rivages brumeux.
La famille des reptiles ne m'a fourni que deux espèces de Lézards et deux Serpens : ces derniers , voisins du genre Boa sous le rap- port des écailles, étoient armés l'un et l'autre de crochets veni- meux. Je me suis encore procuré une nouvelle espèce de Crapaud, la seule que j'aie pu trouver soit à la terre de Diémen , soit dans le détroit de Bass.
C'est sur- tout en mollusques, en vers et en zoophytes, que l'île pi. xxix,xxx King présente à l'observateur des trésors pour ainsi dire inépui- sables : en effet , malgré les tempêtes violentes qui régnèrent dans ces parages pendant le séjour que nous y fîmes , je parvins à m'y procurer plus de cent quatre-vingts espèces inconnues de ces trois classes du règne animal. Je décrivis ces objets avec soin, et M. Lesueur en fit un grand nombre de dessins et de peintures. Dans cette foule d'animaux, on distinguoit beaucoup de précieux
et xxxi.
PI. xxym.
PI. XXXII
PI. xxxvi.
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coquillages , trente ou quarante espèces d'Épongés, d'Antipathies , de Gorgones, de Cellepores, de Rétepores, &c. ; plusieurs' Acti- nies, des Ascidies singulières, dix ou douze Holothuries, de belles Doris, d'élégantes Amphitrites, plusieurs Aphrodites, des Néréides, des Planaires , &c. &c. L'abondance extraordinaire de ces animaux se rattache à celle des Fucus et des plantes marines , au milieu desquels ces tribus gélatineuses viennent chercher leur nourriture et leur asile.
Considérées sous le rapport de la subsistance de l'homme , les productions zoologiques dont nous venons de parler présentent de nombreux et importans avantages. Les Kanguroos de l'île King ont une chair plus tendre et plus savoureuse que celle des animaux du même genre répandus sur le continent voisin. Déjà le Wombat , réduit à l'état domestique par les pêcheurs Anglois , va chercher pendant le jour, au milieu des forêts, fa nourriture , dont il a besoin , et rentre le soir dans la cabane qui lui sert de retraite. Animal doux et stupide , il est précieux par la délicatesse de sa chair, qui nous a paru préférable à celle de tous les autres animaux de ces régions. La langue des Phoques monstrueux dont nous parlerons dans le chapitre suivant, est regardée par les pêcheurs comme un bon manger. Le puissant Casoar, haut de 16 à 22 déci- mètres [5^7 pieds], donne des œufs de la grosseur de ceux de l'au- truche , et plus délicats que ces derniers : la viande de cet oiseau antarctique, intermédiaire, pour ainsi dire, entre celle du coq d'Inde et du jeune cochon , est véritablement exquise. Les innombrables troupes de Cormorans, de Pétrels, de Mauves et de Manchots, établies sur le rocher des Eléphans marins et sur l'île dont il dépend, fournissent, pendant une partie de l'année , des milliers d'ceufs presque aussi bons que ceux de nos poules domestiques. Enfin, les crustacés divers et les coquillages qui pullulent dans ces mers, complètent le riche ensemble des ressources que la nature ici pré- sente à l'homme.
AUX TERRES AUSTRALES. \$
Je viens d'esquisser rapidement le tableau général de l'île King; c'est aux détails de nos travaux et de nos périls qu'il faut nous attacher maintenant. J'ai déjà rapporté que, le 10 au soir, les naturalistes étoient partis pour aller s'établir dans le fond de la baie des Éléphans. Située à la côte orientale de l'île, cette baie n'a pas plus de deux lieues d'ouverture, et se termine au Sud par la pointe Plumier, au Nord par la pointe Cowper. Beaucoup moins pi. i lis, n.° 14. profonde que la baie des Phoques qui lui est opposée, celle dont nous parlons a le précieux avantage d'être plus à l'abri des vents d'Ouest ; mais elle n'est guère moins dangereuse : ce que nous dirons dans un instant suffira pour le prouver. Tout le fond de cette baie, lorsque nous y abordâmes, étoit couvert d'Eléphans marins qui , par leur couleur brune , se détachoient fortement de dessus la grève blanchâtre, et paroissoient de loin comme autant de grosses roches noires. A notre aspect, quelques-uns de ces animaux s'enfuirent en poussant d'affreux mugissemens ; d'autres , au con- traire, restèrent immobiles sur le sable, et nous regardoient d'un air indifférent et calme.
A peine nous commencions à dresser nos tentes , que nous vîmes paroître six pécheurs Anglois qui venoient nous faire les offres de service les plus obligeantes : de ce nombre étoient deux Irlandois déportés pour opinions politiques , et condamnés à la plus misérable condition. Le chef de ces pêcheurs , nommé Cowper, nous apprit que, depuis treize mois, il étoit établi sur l'île avec dix hommes pour faire la pêche des animaux marins , et préparer , avec leur huile et leur fourrure , la cargaison de quelques navires destinés pour la Chine ; qu'il attendoit avec d'autant plus d'impatience ces bâtimens , que tous les tonneaux qui lui avoient été remis étoient pleins depuis long-temps, et qu'il se trouvoit réduit a l'inactivité la plus contraire à ses intérêts.
Le 1 2 décembre , sur les trois heures du soir, à la suite d'un vent impétueux du S. O. , nous vîmes le Géographe mettre sous voiles,
î6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
et s'éloigner précipitamment du mouillage qu'il occupoit ; ce bâtiment venoit de perdre une de ses grosses ancres, dont le câbJe avoit été coupé par les roches.
Dans la matinée du i 3 , l'ingénieur Anglois M. Grimes , et le capitaine du Cumberland , M. Robins, vinrent nous rendre visite sous nos tentes , et consentirent obligeamment à partager notre frugal dîner. Ces messieurs nous apprirent, sur l'expédition du capi- taine Flinders , les détails suivans. Peu de jours après notre arrivée au port Jackson, cet officier étoit parti avec ses deux navires, the Investigator et the Lady Nelson , pour aller terminer la reconnois- sance de la côte orientale de la Nouvelle-Hollande ; il ne tarda pas, sur ces bords dangereux, à se trouver dans la situation la plus cri- tique. Après avoir perdu une partie de ses ancres, M. Flinders avoit été contraint de renvoyer sa conserve the Lady Nelson, à qui il n'en restoit pas une seule, et qui par conséquent se trouvoit hors d'état de continuer le voyage. Ce dernier navire étoit rentré au port Jackson la veille du départ du Cumberland. Dans la recon- noissance périlleuse qu'il venoit d'exécuter , l'intrépide capitaine Flinders avoit fait quelques découvertes importantes, et notam- ment celle d'un très-beau port, voisin du cap Capricorne.
Tandis que nous nous entretenions encore avec les officiers Anglois , nous vîmes reparoître le Géographe , qui ne tarda pas à jeter l'ancre , mais dans un lieu différent de celui qu'il avoit occupé d'abord. Nos vivres se trouvoient épuisés ; nous en atten- dions d'autres avec une grande impatience, lorsque nous aperçûmes une embarcation qui partoit du navire et se dirigeoit sur nos tentes. Nous pensâmes tous qu'elle nous apportoit les secours dont on n'ignoroit pas à bord du Géographe que nous avions le plus pressant besoin : nous nous trompions. ... Le Commandant , qui venoit se promener à terre, n'avoit pas voulu laisser embarquer dans son canot les vivres mie le chef de notre table, M. Lharidon, avoit destinés pour nous : une telle indifférence nous affligea
d'autant
AUX TERRES AUSTRALES. ij
d'autant plus , que l'état du ciel annonçoit une tempête violente et prochaine ; elle éclata dans la nuit ; et le Géographe , après avoir encore perdu ses ancres , fut obligé d'appareiller de nouveau pour s'enfuir, au milieu des ténèbres, vers le détroit de Bass. Dans cet appareillage, nous eûmes le malheur de perdre notre chaloupe, qui se trouvoit à la remorque au moment où le câble fut coupé, et qui fut mise en pièces et submergée avant qu'il eût été possible de la rembarquer. Au même instant , le crapaud et les galoches du gouvernail de la corvette furent cassés par l'effort des vagues. Le ciel étoit noir, chargé de gros nuages ; la pluie tomboit par torrens; et les rafales de l'0?d. O. étoient si violentes, qu'il fallut amener toutes les voiles, et mettre à la cape sous le petit foc , la pouillouse et le foc d'artimon seulement. Dans ce dernier ouragan, la goélette Angloise ne fut pas plus heureuse que le Géographe ; après avoir perdu ses ancres , elle se trouva pareillement forcée à prendre la fuite.
Tandis que notre navire, ainsi battu par la tempête, erroit au milieu des récifs et des îlots du détroit, notre propre situation devenoit à chaque instant plus critique. La tente où nous logions MM. Leschenault , Lesueur et moi , mise en lambeaux et ren- versée par les rafales, ne suffisoit plus pour nous garantir des ondées qui nous accabloient jour et nuit ; mais ce désagrément n'étoit rien en comparaison de la faim qui nous pressoit. Les vagues défer- aient avec tant de violence le long de la grève , qu'il eût été impossible d'aller y chercher les coquillages dont nous aurions pu nous nourrir. Tous les animaux s'étoient retirés dans leurs gîtes, afin de se soustraire aux torrens de pluie qui tomboient du ciel, et nous manquions des moyens nécessaires pour les y poursuivre. Il ne nous restoit aucune espèce de provisions ; et pour comble de peines, l'eau du ruisseau près duquel nos tentes étoient dressées , conte- nant une très-forte proportion d'oxide de fer, nous donnoit à tous un redoublement d'appétit désespérant. . . . Nous dûmes alors
TOME II. C
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notre salut aux pêcheurs Angiois ; et sans les secours généreux qu'ils nous prêtèrent, nous eussions infailliblement été victimes de l'imprévoyance de notre chef ou de son indifférence. pi. xxMi. Ces pêcheurs avoient établi leur habitation au sommet d'une
colline, sur la pointe Nord de la baie des Eléplians, à six milles environ de notre nivouac : elle consistoit en quatre loges ou cabanes, construites avec des pièces de bois fichées en terre, et réunies en angle vers le haut ; quelques écorces grossières fer- moient les intervalles que les pièces de bois laissoient entre elles. Le chef de ces pêcheurs, le bon Cowper, occupoit un de ces tristes réduits , avec une femme des îles Sandwich , qu'il avoit amenée*de Mowée, et qui lui tenoit lieu d'épouse et de principale ménagère : dans cette même cabane se trouvoient réunies les pro- visions communes les plus précieuses , particulièrement celle des liqueurs fortes. Dans les autres cases logeoit le reste des pêcheurs. Un large brasier, entretenu jour et nuit avec de gros troncs d'arbres , servoit en même temps à chauffer les hommes et à cuire leurs alimens. Un vaste hangar voisin contenoit une énorme quantité de grosses barriques remplies d'huile , ainsi que plusieurs milliers de peaux de Phoques desséchées et prêtes à partir pour la Chine. On voyoit à côté une espèce de crochet de boucherie, auquel étoient suspendus cinq ou six Casoars, autant de Kanguroos, avec deux gros Wombats. Une grande chau- dière remplie de viandes de la même espèce venoit d'être retirée du feu , et répandoit une odeur agréable.
A peine nous parûmes au milieu des pêcheurs, que ces bonnes gens nous accablèrent de témoignages d'intérêt et de bienveillance :- leur chef nous introduisit dans son manoir enfumé; et là, sur une espèce de tréteau, il nous fît servir un dîner que nous jugeâmes excellent. Ces masses de viandes diverses , essentiellement déli- cates, bien cuites dans leur jus, offroient une nourriture savoureuse, quoique d'ailleurs il fallût les manger sans pain, sans biscuit et
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sans aucune autre substance analogue. Un tel genre de vie, quelque singulier qu'il puisse paroître d'abord, n'en est pas moins salubre sans doute ; car tous les pêcheurs jouissoient de la santé la plus vigoureuse , malgré les fatigues auxquelles ils étoient contraints de se livrer, malgré la température humide et froide de l'île qu'ils habitoient, et l'air infect qu'ils respiroient dans leurs cabanes.
Pour se procurer l'énorme quantité de viande qu'ils consomment, les pêcheurs emploient un moyen aussi simple que peu dispen- dieux. Sur les îles désertes dont nous parlons, les produits de la multiplication des diverses espèces d'animaux qu'y plaça la nature, ont pu, pendant des siècles, s'accumuler sans trouble; aussi chacune de ces espèces y compte -t -elle de nombreuses tribus : les plus importantes sont, à l'île King, les Kanguroos et les Casoars, éga- lement agiles à la course, et les Wombats, qui ne savent ni fuir ni se défendre. Tous les moyens de chasse sont suffisans pour se procurer ces derniers : quant aux Casoars et aux Kanguroos , les pêcheurs, afin de les atteindre, ont dressé des chiens qui vont seuls battre les bois, et qui manquent rarement d'étrangler chaque jour plusieurs de ces animaux : l'expédition terminée, les chiens abandonnent leur proie, accourent vers leurs maîtres, et, par des signes non équivoques , annoncent les succès qu'ils ont obte- nus. Quelques hommes se détachent alors, suivent ces intelligens pourvoyeurs, qui, sans se tromper, les conduisent aux lieux où gisent leurs victimes. Ce n'est pas seulement pour les avoir appris des pêcheurs que je rapporte ces détails; nous pûmes nous-mêmes, ainsi qu'on le verra par la suite, en apprécier toute l'exactitude, pendant le séjour que nous fîmes sur l'île Decrès. Avec un seul de ces chiens chasseurs, nous prîmes en quelques jours un si grand nombre de gros Kanguroos, qu'il nous parut probable qu'un petit nombre de tels chiens, abandonné sur l'île, auroit suffi pour dé- truire la race de ces animaux innocens.
Cette facilité qu'ont les pêcheurs Anglois de se procurer la
C 2
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nourriture nécessaire, ajoute beaucoup à l'importance du com- merce dont ils s'occupent. Avec quelques foibles provisions de viande salée, de farine ou de biscuit, pour parer aux accidens imprévus, ces hommes peuvent subsister des années entières sans coûter rien à leurs armateurs. La plupart d'entre eux ne dépensent pas beaucoup non plus pour se vêtir; car en faisant subir quelques préparations grossières aux peaux de Phoques et de Kanguroos , ils trouvent moyen d'en obtenir des habits. Tous ces détails , quelque minutieux qu'ils puissent paroître, se rattachent pourtant d'une manière essentielle à l'histoire des pêches Angloises ' dans les régions Australes; de telles économies, en effet, ne sauroient être étrangères à ces bénéfices énormes que les armateurs Britan- niques retirent de leurs expéditions sur ces rivages lointains.
Cependant le Géographe ne reparoissoit pas, quoique la tempête eût cessé depuis deux jours; et notre inquiétude sur le sort de ce bâtiment devenoit d'autant plus vive , que nous connoissions mieux tous les dangers du détroit de Bass. D'ailleurs, les Anglois qui , jusqu'à ce jour, avoient pourvu si généreusement à notre subsistance , venoient de perdre un de leurs chiens qui s'étoit égaré dans les bois ; et comme peu de jours avant notre arrivée à l'île King un autre chien de cette espèce avoit péri en cinq minutes de la morsure du serpent triangulaire dont j'ai parlé précédemment , il n'en restoit plus qu'un seul pour fournir à l'ap- provisionnement commun. Le bon Cowper, en nous annonçant cette triste nouvelle, nous promit obligeamment de réserver pour nous tout ce qu'il lui seroit possible de retrancher sur sa propre portion et sur celle de ses gens ; mais il ne nous dissimula pas ses alarmes sur notre sort futur, dans le cas où notre navire vien-
droit à ne point reparoître Ce fut alors sur-tout que nous
sentîmes plus cruellement que jamais tous les inconvéniens de cette misérable obstination de notre chef à refuser des armes et des munitions aux hommes qu'il envoyoit s'établir à terre.
AUX TERRES AUSTRALES. il
Heureusement la fortune, qui tant de fois nous a servis durant le voyage , ne nous abandonna pas dans cette dernière extrémité ; le Géographe reparut le 23 au soir; et le lendemain matin, un canot expédié pour nous reprendre mit fin à notre détresse et à nos anxiétés.
Nous apprîmes, à notre retour à bord, que le Géographe, après avoir perdu ses ancres et sa chaloupe , avoit été poussé par la tempête jusqu'au-delà du promontoire de Wilson , et que plusieurs fois il avoit été sur le point de se perdre au milieu des îlots et des rochers qui bordent le promontoire , ou qui , répandus dans l'intérieur même du détroit, n'étoient pas indiqués sur la carte de M. Flinders.
Ce fut alors aussi que nous connûmes les détails suivans des opérations de M. Faure, chargé, comme nous l'avons dit ailleurs, de faire le tour de l'île King, et d'en dresser la carte. Après avoir quitté le Géographe dans la matinée du 7 décembre, notre compagnon traversa le canal qui sépare l'îlot des Eléphans d'avec Pi.iM, n.°i4- la pointe Cowper; il y trouva <; brasses d'eau. Plus loin, se pré- sente une baie de 10 milles d'ouverture environ, peu profonde, bordée dans son pourtour de dunes sablonneuses, et n'ayant pas moins de 5 à 10 brasses d'eau. Le cap Chardin, qui la termine au Nord, est défendu par deux chaînes de brisans, entre lesquelles M. Faure ne craignit pas de naviguer ; la sonde y rapporta 6 brasses fond de sable.
Du cap Chardin jusqu'à celui de d'Anville au Nord, la terre court N. O. et S. E. En cet endroit, les récifs se multiplient; le cap d'Anville en est cerné dé toute part, et l'on en voit de longues traînées à 5 ou 6 milles au large de ce dernier cap. Après avoir passé la nuit au-dessous et à l'abri de tous ces brisans, notre ingé- nieur traversa , le 8 au matin , la passe principale qu'ils laissent entre eux et l'extrémité Nord de l'île. Le brassiage y varia de 2 à 1 o et 12 brasses.
21 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Toute la portion du rivage comprise entre le cap Chanlaire et le cap d'Anville est exclusivement composée de roches granitiques ; mais au-delà de ce dernier point, la terre, qui se dirige brusque- ment vers le Sud, forme une grande haie, dont les côtes sont sablonneuses, et qui se trouve protégée vers le S. O. par deux petites îles de 3 milles de longueur environ, essentiellement for- mées, comme l'île King, de substances granitiques et de porphyres. pi. iih, n.° 14. Elles sont connues sous le nom de New-Year-Day's islands [îles du Nouvel-An], du jour où des pêcheurs Anglois en ont fait la découverte. Ces deux îles, les îlots qui en dépendent, et la grande baie qui leur est opposée , sont couverts d'innombrables légions de Phocacés divers, à la chasse desquels un parti de douze Anglois se trouvoit alors employé. Ces chasseurs étoient entre- tenus par le Commissaire général de la Nouvelle-Galles M. Pal- mer, et, comme Cowper, ils attendoient avec impatience le navire qui devoit porter en Chine la riche cargaison d huile et de fourrures qu'ils avoient préparée.
Cependant , les violentes rafales qui avoient contraint le Géo- graphe d'appareiller la première fois, se faisoient sentir bien plus vivement encore à la côte occidentale de l'île, qui y est exposée sans défense. M. Faure , après avoir tenté vainement de lutter contre ces terribles vents du S. O. , vint chercher un refuge der- rière les îles du Nouvel -An. Il y fut accueilli par les pêcheurs Anglois avec la plus affectueuse bienveillance; et pendant les trois jours que la tempête le contraignit à passer dans leur asile, l'atten- tion de ces hommes ne se démentit pas un instant, soit envers lui, soit envers les matelots de son équipage; ils le forcèrent même, à son départ, d'accepter quelques-unes de leurs plus belles four- rures. . . . Pourquoi faut-il que cette hospitalité touchante dont les voyages offrent tant d'exemples, soit toujours presque exclu- sivement exercée par des hommes à qui la grossièreté de leur caractère et leur condition misérable semblent le moins en
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imposer l'obligation! .... Le malheur, plus que notre éducation brillante et notre philosophie, seroit-il donc propre à développer en nous cette vertu noble et désintéressée qui nous fait compatir aux peines d'autrui !
Au-delà des îles du Nouvel-An, on trouve la baie des Récifs , la plus considérable de toutes celles de l'île King. Elle n'a pas moins de 16 à 17 milles d'ouverture, sur une profondeur de 2 lieues envi- ron; mais tout ce grand espace est tellement obstrué par les brisans, qu'il ne sauroit offrir un asile à la plus foible embarcation. La côte dans cette partie est bien boisée : le rivage du fond de la baie sembleroit être formé par des dunes de sable; mais les récifs, ainsi que les deux pointes de la baie, sont essentiellement grani- tiques. De ces deux pointes, l'une (celle du Nord) reçut le nom de Cap Palmer, et l'autre fut appelée Cap Olivier, en l'honneur du célèbre naturaliste et voyageur François de ce nom. Un récif assez étendu gît par le travers , et à quelques milles au large du cap Olivier. Le reste de la côte, jusqu'au cap Bonpland, qui forme l'extrémité Sud de l'île, se découpe en un grand nombre de petites criques peu profondes et semées de roches, dans l'une desquelles M. Faurh passa la nuit du 13 au 1 4- Ce dernier jour, il doubla le cap Bonpland, rangea de très -près la côte S. E. , reconnut dix ou douze petits îlots qui se trouvent disséminés le long de cette côte, et rejoignit le Géographe dans la soirée, après avoir ainsi, le premier des Européens, exécuté la circonnavigation de l'île King, et en avoir reconnu les détails géographiques.
Toutes nos opérations particulières se trouvant ainsi terminées , notre sollicitude dut se reporter sur le Casuarina. Déjà le temps qui lui avoit été fixé pour la reconnoissance des îles Hunter étoit expiré , et ce bâtiment n'avoit pas paru. Nous résolûmes donc d'appareiller nous-mêmes pour aller à sa recherche. Dans la soirée du 24 décembre, nous fîmes route pour cet objet, et dès le lendemain nous, eûmes la vue des îles Hunter. Le 26, nous continuâmes à louvoyer en pi. i/«, n.
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face de ces îles, sans avoir connoissance du Casuarina ; ce qui nous força de revenir à l'île King, où nous arrivâmes le 27 au matin. M. Freycinet n'y étoit de retour que depuis la veille, et déjà, cependant il avoit perdu l'une de ses ancres, dont le câble avoit été coupé comme les nôtres et ceux de la goélette Angloise , par les redoutables roches qui tapissent le fond de la baie. La réunion des deux bâtimens étant faite , M. Boullanger repassa de suite à bord du Géographe , et nous apprîmes alors les résultats précieux des opérations du Casuarina pendant son séjour aux îles Hunter, pi. l A l'ouverture occidentale du grand détroit qui sépare la Nou-
velle-Hollande de la terre de Diémen, non loin de la pointe N. O. de cette dernière terre, par 4o° 2.5' 38" de latitude Australe, et par 1^.1° 38' 7" de longitude à l'Est du méridien de Paris (position du cap Kéraudren ) , sont situées les îles dont nous parlons main- tenant. Le capitaine Flinders les découvrit le premier en 1798, et les appela du nom qu'elles portent, en l'honneur de l'un des plus estimables Gouverneurs de la Nouvelle -Galles. Contrarié par les vents , ou pressé peut-être par l'objet essentiel de sa mission, la circonnavigation de la terre de Diémen, ie capitaine Anglois , après avoir doublé le Cap Rond [ Circular Head ] , se porta de suite au Nord des îles, et vint mouiller sur la côte orientale de celle à laquelle il imposa le nom de T/iree Hummock island[l\e aux Trois Mondrains ] , à cause de trois pitons remar- quables que cette île présente vers l'intérieur du détroit. Du mouillage qu'il avoit occupé, M. Flinders fit route directement à l'Ouest, en prolongeant la côte Nord des îles Hunter jusqu'au-- delà d'un gros îlot qui fut appelé lie des Albatrosses [ Albatros s' s islandj. De ce dernier point, il relevoit à l'Ouest et dans le lointain un rocher noir, qu'il nomma Black Rock; se rabattant alors vers le Sud , il rangea d'assez près une partie des îlots et des récifs qui
obstruent la grande passe du Sud.
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AUX TERRES AUSTRALES. 25
De cet exposé rapide des opérations de M. Flinders aux îles Hunter, il résulte que cet habile navigateur n'avoit pu déterminer exactement ni le nombre de ces îies, ni leur position relative, ni leur configuration particulière : il en étoit de même des canaux qui existent entre elles , et du détroit plus important encore qui les sépare de la terre de Diémen. Par la même raison, toute la partie de côte de cette dernière terre comprise entre le cap Rond et la pointe du N. O. , restoit ignorée des géographes ; enfin , rien n'avoit été fait par le navigateur Anglois pour la connoissance de la constitution physique et des productions des îles dont je parle. Telles étoient Jes lacunes que laissoit à remplir la carte Angloise : on va voir maintenant par les détails de nos propres travaux, qu'il reste bien peu de chose à désirer sur cette impor- tante partie du détroit de Bass.
Après avoir pris à son bord l'ingénieur-hydrographe M. Boul- langer, chargé de faire avec lui le plan des îles Hunter, M. Freycinet appareilla dans la matinée du 7 décembre ; et sur les six heures du soir il reconnut les pitons de l'île aux Trois- pi. i^,n.°i3. Mondrains , qui se dessinoient foiblement à l'horizon. Contrarié par les calmes , il ne put approcher de la terre que dans la journée du o. A trois heures , il se trouvoit au Nord et à une très-petite distance de l'île des Albatrosses : c'est un énorme rocher grani- tique, dont la surface est aride et déchirée ; ses flancs sont écores et d'une hauteur médiocre ; il peut être rangé de très-près sans aucun danger.
Le 10, MM. Freycinet et Boullanger prirent connoissance de la côte N. O. de la plus occidentale des îles Hunter, qu'ils nommèrent lie Fleurieu ; après avoir passé la nuit au large, ils vinrent chercher un asile dans le canal qui sépare cette première île d'avec celle aux Trois -Mondrains : ils y mouillèrent par 20 brasses fond de sable fin, et n'en partirent le lendemain qu'après avoir déterminé, par leurs observations astronomiques, la position
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i6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
du cap le plus Nord de l'île Fleurieu, qu'ils appelèrent Cap Kérau- dren, en l'honneur du premier médecin de la marine. Ce cap gît par 4o° l'y' 38" de latitude Australe et par 1420 38' y" de longi- tude à l'Est du méridien de Paris. M. Flinders avoit placé le même point par 4o° 2.}' 20" de latitude et par 1420 53' de longitude, également à l'Est du méridien de Paris ; différence qui paroîtra très-petite, si l'on fait attention à l'incertitude toujours inséparable des observations de longitude.
Nos géographes, après avoir ainsi terminé leurs travaux dans le canal qu'ils venoient de visiter, et qui fut nommé Canal Pérou, doublèrent de nouveau le cap Kéraudren , pour tourner l'île Fleurieu par l'Ouest , et se porter au Sud ; mais tous leurs efforts ayant échoué contre la violence des vents et des courans con- traires , ils furent réduits à regagner le canal , et à se réfugier dans une très-grande baie qui occupe la côte N. O. de l'île aux Trois- Mondrains, et qu'ils désignèrent sous le nom de Baie Coulomb. En débarquant sur ce point, ils recueillirent plusieurs échantillons d'un granit gris et micacé, qui constitue essentiellement le sol des îles Hunter et des îlots qui s'y rattachent. Le terrain leur parut en général assez bien boisé ; mais les vents impétueux qui régnent dans ces parages , renversent une grande quantité d'arbres , et ne permettent pas que les végétaux acquièrent ici les dimensions colossales et majestueuses qui caractérisent ceux dont se composent les forets du canal Dentrecasteaux.
Le 12, à quatre heures du matin, M. Freycinet appareilla pour se reporter à la côte occidentale de l'île Fleurieu : bientôt après il découvrit dans l'Ouest et à quelques milles du cap Kéraudren , une chaîne de brisans très-étendue : entre la terre et ces brisans est un canal que nos compagnons traversèrent ; puis ils recon- nurent le fond d'une très-grande baie qui occupe toute la partie N. O. de l'île Fleurieu , et qui , de l'un des hommes les plus illustres de notre patrie, reçut la dénomination de Baie Cuvier,
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Le cap Lenoir, hérissé de brisans dangereux, la termine au S. O.
En s'avançant ainsi vers le Sud, le projet de nos compagnons étoit de reconnoître et de traverser le détroit qui sépare les îles Hunter d'avec la terre de Diémen ; ils le trouvèrent obstrué par un très -grand nombre d'îlots et de récifs. «Les vagues qui venoient » briser sur cet amas de roches», dit M. Freycinet, « offroient » un spectacle effrayant; quelques-uns de ces récifs, absolument » à fleur d'eau , ne présentoient à l'œil qu'une nappe d'écume » blanchâtre ; d'autres , plus élevés , mais d'une couleur noire , » formoient avec les premiers un contraste imposant et terrible. »
La passe qui se trouve entre ces nombreux îlots et l'île Fleurieu paroissoit praticable ; M. Freycinet s'y engagea, en rangeant de très-près la pointe S. O. de l'île Fleurieu, qu'il appela Pointe Cassard ; et peu d'instans après il se trouva à l'entrée d'une baie très -vaste, appartenant à la côte Nord de la terre de Diémen, et qui reçut le nom de Baie Boullanger. Déjà nos compagnons s'applau- dissoient de cette découverte importante, lorsqu'aux approches du cap Berthoud, qui forme la pointe occidentale de la baie, le bras- siage tomba tout-à-coup de 1 o à 3 brasses , et les força de virer de bord pour s'échapper par le canal dangereux qu'ils venoient de parcourir.
A cette époque, les vents soufïïoient avec tant de violence, que M. Freycinet, pour soulager son navire, qui fatiguoit beaucoup et qui faisoit jusqu'à 10 pouces d'eau à l'heure, fut obligé de mettre à la cape. «Durant tout le reste du jour » , dit cet officier, « le temps fut très - mauvais ; les rafales étoient pesantes , et *> se succédoient rapidement. L'orage continua toute la nuit , et » nous donna des grains très-forts ; le tonnerre ne cessoit de faire » entendre d'affreux roulemens, et la pluie tomboit avec une abon- » dance extrême. » Je dois observer, à cet égard, que, pendant notre séjour à l'île King , nous fumes nous-mêmes d'autant plus étonnés de la fréquence et de la force du tonnerre dans ces
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régions, que l'atmosphère ne cessa presque jamais d'être surchargée de brumes très-froides et de brouillards épais. J'ai parlé déjà plu- sieurs fois de ce phénomène singulier de la météorologie des contrées Australes, sans pouvoir en accorder l'existence avec la position des lieux, leur température et leur constitution hygro- métrique.
La journée du 13 fut employée à prolonger une partie de la côte N. O. de la terre de Diémen, et à se rapprocher des points dont le mauvais temps de la veille avoit forcé nos ingénieurs de s'éloigner. Le Casuarina , durant la nuit , faillit se perdre sur une nouvelle traînée de récifs, qu'il ne parvint à doubler qu'après les plus grands efforts.
Le \!\ , tous les signes d'un coup de vent impétueux et prochain se multipliant de plus en plus, M. Freycinet, pour le recevoir, abandonna ces côtes sauvages. Le 1 5, l'orage éclata par des rafales de l'O. N. O. variables à l'O. S. O. ; le ciel, chargé de gros nuages , versoit à flots une pluie continue ; la mer étoit énorme. Qu'on juge de toute la peine qù'avoient à supporter nos deux géographes dans un foible esquif, entrouvert de toute part, et faisant jusqu'à 1 1 pouces d'eau à l'heure : pour épuiser ces torrens, l'équipage , accablé de veilles et de fatigues , ne pouvoit plus suffire , et les officiers , dans cette circonstance difficile , furent réduits à travailler eux-mêmes à la pompe.
Le 16, le 17 et le 1 8 décembre, l'ouragan continuant toujours avec la même violence, et le navire se trouvant de plus en plus maltraité par les vagues, M. Freycinet résolut de se réfugier der- rière les îles Hunter. îl y parvint le 18 au soir, et laissa tomber l'ancre par 1 3 brasses fond de sable , à quelques milles et dans le S. O. de l'île aux Trois-Mondrains.
Le 19 , le 20 et le 2 1 décembre, les vents se soutinrent avec tant de violence, le navire paroissoit tellement fatigué par la tem- pête, qu'on pouvoit craindre les plus funestes açcidens en se livrant
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de nouveau à la fureur d'une mer en courroux. Pressé néanmoins de se conformer aux instructions de son chef, qui ne lui avoit donné que quinze jours pour terminer cette dangereuse mission, M. Frey- cinet fit plusieurs tentatives pour reprendre le large; mais tout son dévouement fut inutile , et chaque jour il se vit contraint de revenir au lieu même qu'il s'efforçoit de quitter.
Enfin, le 22 décembre ayant ramené le beau temps, nos géo- graphes en profitèrent pour aller reconnoître la grande baie qu'ils n'avoient pu qu'entrevoir dans la journée du 12. A quatre heures du matin, ils étoient sous voiles ; mais bientôt après avoir dépassé l'extrémité Sud de l'île Fleurieu , qui reçut la dénomination de Cap Lis/et , le brassiage diminua si rapidement , qu'on perdit tout espoir d'arriver jusqu'au fond de la baie. Cependant, comme il nes'agissoit de rien moins que de décider si les terres détachées dans la carte de M. Flinders étoient effectivement des îles , ainsi qu'il étoit possible de le «croire, et que d'ailleurs le fond de la baie étoit par-tout sablon- neux, ils résolurent, au risque d'un échouement, de poursuivre leur route vers l'intérieur de la baie. Déjà ils n'avoient plus qu'une brasse et demie d'eau lorsqu'ils voulurent virer de bord ; mais il n'étoit plus temps , et le navire échoua par y pieds d'eau. Heureusement M. Freycinet avoit compté sur la marée montante pour être remis à flot, et son calcul ne fut pas trompé. Dans cette recon- noissance hardie, nos géographes parvinrent à s'assurer que la por- tion de côte représentée comme une île dans la carte Angloise, appartient à la grande terre , et forme la côte orientale de la grande baie BouJJanger ; mais ils se convainquirent en même temps que cette baie, obstruée sur tous les points par d'énormes bancs de sable, est absolument inutile aux besoins des navigateurs.
Cependant M. Freycinet et son compagnon avoient complété la reconnoissance de l'île Fleurieu , du canal qui la sépare d'avec celle aux Trois Mondrains , et d'une partie de cette dernière île elle-même. Dans une navigation habile et périlleuse, ils avoient
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embrassé les îlots nombreux du détroit qui existe entre la terre de Diémen et les îles Hunter, reconnu la baie Boullanger, et fixé la position du cap le plus Nord de la terre de Diémen , auquel nous avons imposé le nom de Cap Buache. Le temps prescrit pour leur retour à l'île King , étoit expiré ; mais, abandonner ces rivages sans compléter leurs travaux, sans examiner la portion de côte qui , du cap Buache, se porte dans l'Est jusqu'au cap Rond, c'eut été perdre , pour ainsi dire , le fruit de tant de peines et de périls ; en conséquence, ils résolurent de prolonger leur séjour aux îles Hunter, et de redoubler de zèle dans leurs opérations. pi. i&,n.°i3, Le 23 décembre , après avoir exploré la côte orientale de l'île aux Trois-Mondrains, ils doublèrent le cap Buache et fixèrent la position de cinq petits îlots qui l'entourent ; ensuite ils décou- vrirent une nouvelle baie , peu profonde , mais très-alongée , qu'ils nommèrent Baie Ransonnet : elle leur parut susceptible de fournir un assez bon abri contre les vents d'Ouest et de S. E. en passant par le Sud. Un isthme d'une nature sablonneuse, large à peine d'un mille ou deux , sépare cette dernière baie de celle de l'Ouest ; le cap Guyton, formé de roches granitiques, la termine au S. S. E. Le 24» après avoir doublé le cap E/ie _, on se trouva par le travers d'une ouverture très-profonde , qui présentoit l'apparence d'une rivière. «Son intérieur « , dit M. Freycinet, « se trouve » rempli d'une multitude de bancs , dont la plupart assèchent à » mer basse : quelques-uns sont absolument cachés sous l'eau ; » l'un d'entre eux, sur lequel la mer vient briser, se termine au s3 Nord par un petit îlot. » La disposition de ces bancs n'ayant pas permis à M. Freycinet de pénétrer par le Sud dans l'enfoncement qu'il venoit de découvrir, et qui reçut le nom & Entrée du Casuanna, cet officier s'y engagea par le Nord , en suivant un petit chenal compris entre l'îlot dont je viens de parler et le cap Elie ; mais bientôt les sondes devinrent tellement irréguiières, qu'il hésita plu- sieurs fois à s'avancer. Cependant, comme il étoit d'un grand intérêt
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de constater l'existence d'une rivière sur ce point, il poursuivit sa route ; mais la sonde ayant sauté tout-à-coup de 3 brasses à 7 pieds, il se trouva échoué de nouveau sur un banc de sable , avant d'avoir pu atteindre l'extrémité de l'enfoncement, dont toutefois il aper- cevoit vaguement les terres basses et coupées. Ainsi qu'il étoit arrivé déjà dans la baie Boullanger, la marée suffit pour remettre le navire à flot ; et dans le même temps , une légère brise s'étant élevée du S. S. O. , M. Freycinet en profita pour opérer sa retraite.
Le 25 au matin , après avoir fait les relèvemens nécessaires pour lier ses opérations des jours précédens avec la position du cap Rond , il s'empressa de regagner l'île King. En côtoyant la partie Sud de l'île aux Trois-Mondrains pour venir gagner le canal Péron, il aperçut à peu de distance de la terre un petit îlot qui se trouvoit entièrement couvert de Phoques.
Le rapport de MM. Freycinet et Boullanger fut reçu par tout le monde avec un plaisir d'autant plus vif, qu'en réunissant ces derniers travaux à ceux que nous avions exécutés déjà, soit à l'extrémité Sud, soit à la côte orientale et dans le Nord de la terre de Diémen, il en résultoit que la géographie de cette grande île Australe se trouvoit entièrement terminée par nos soins.
A peine la jonction des deux navires étoit faite, que nous nous mîmes en route pour la terre Napoléon ; mais avant d'aborder à ces nouveaux rivages, il convient de présenter l'histoire du plus grand Phoque des mers du Sud ; et des pêches lucratives dont il est devenu l'objet.
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CHAPITRE XXIIL
Histoire de V Eléphant marin , ou Phoque a trompe [ Phoca proboscidea, N.J : Pèches des Anglois aux Terres Australes.
En faisant un besoin aux Phoques de venir se reposer au milieu des terres , et d'y déposer leurs petits , la nature semble avoir voulu les dévouer à la mort et à la destruction. En effet , sans aucun moyen de défense , pouvant à peine se traîner sur le sol , les Phoques par-tout doivent tomber victimes des grands animaux, et sur-tout de l'homme. Aussi, fuyant également ces deux genres d'ennemis , leurs troupeaux timides ne se produisent-ils en grand nombre que sur ces îles éloignées , que sur ces rochers solitaires , qu'au milieu de ces glaces éternelles où les bêtes féroces n'existent pas, où l'homme, plus redoutable encore, n'a pas fixé son séjour habituel.
La plupart des îles des régions Australes dévoient, à ce double titre , devenir plus particulièrement la retraite de ces nombreuses légions d'amphibies : on n'y a pu trouver encore aucun animal féroce plus gros que le chat domestique ; et l'espèce humaine , déjà si rare sur les plus grandes terres , n'habite pas les îles sans nombre qui les avoisinent. C'est là que les Phoques ont établi leur empire ; c'est là qu'ils ont pu , multipliant leurs paisibles invasions , occuper successivement les Malouines , où M. de Bougainville et Pernetty en observèrent plusieurs tribus remarquables; Tristan-d'Acuna, où du Petit-Thouars , avant Macartney, en découvrit une très-grande espèce; la terre de Sandwich , où les Anglois ont établi des chasses régulières contre ces animaux; celle de Kerguelen, où Pages en trouva de grandes troupes. Les îles S. £ -Pierre et S.— Paul d'Amsterdam en ont offert d'innombrables légions à Cox, à Mortimer, au
lord
AUX TERRES AUSTRALES. 33
lord Macartney ; Hawkins , Schouten , le Maire , Beau- chène , roggers , marion , spilberg , candish , nassau , Olivier de Noort , Quirogoa , Dampier , Surville , Fur- neaux, Byron, de Gennes , Battell , Dracke, Houttmann, Hagenaar, Narbrough, Labbe, Guyot, Frézier , Wallis , Barrow , de Grandpré , White , Stavorinus , &c. &c. , en observèrent en mille endroits de ces contrées méridionales ; Anson a décrit ceux de l'île Juan-Fernandez ; Cooic, Forster, Spar- mann, ont reconnu les troupeaux de la Nouvelle -Zéelande, de l'île Georgia , et des îles du Nouvel-An à la terre des Etats ; Labil- lardière, Mainziez et Vancouver en ont rencontré plusieurs espèces à la terre de Diémen, à la Nouvelle-Hollande : les archipels dangereux de la côte orientale de ce dernier continent en sont abondamment fournis ; nous en avons trouvé nous-mêmes à la baie de l'Aventure , sur l'île Bruny, à l'île Maria et dans la baie Fleurieu ; toutes les îles Furneaux , l'île Swan , Waterhouse , l'île Clarck, l'île de la Préservation, les Deux-Sœurs, l'île King, les îlots du Nouvel-An, les îles Hunter, en nourrissent d'innombrables tribus. De nouvelles troupes de ces singuliers animaux se sont offertes à notre observation sur les rivages de l'île Decrès, sur ceux des îles Joséphine et de l'archipel S. '-Pierre et S.£-François, dans le port du Roi-Georges, derrière le mont Gardner à la terre de Nuyts et dans la baie du Géographe à la terre de Leuwin ; l'île Rottnest, l'île Buache, l'île Berthollet, à la terre d'Edels, en étoient pareillement couvertes; enfin, nous avons retrouvé de ces amphi- bies à la terre d'Endracht, dans la baie des Chiens-marins , sur l'île Depuch, à la terre de Witt, et jusqu'au milieu des régions équa- toriales Australes. Ainsi donc, il n'est pour ainsi dire aucun point de ces immenses contrées qui ne nourrisse des espèces plus ou moins grandes, des troupeaux plus ou moins nombreux de cette famille de Phoques, si peu connue jusqu'à présent, et qui ne sauroit man- quer un jour de former une des principales coupes du règne animal. tome 11. E
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Pi. xxxu. A la tête de ces mammifères marins de l'hémisphère antarctique,
il faut placer, sans doute, le Phoque à trompe [ Phoca probosci- dea , N.Jj le plus grand et l'un des plus remarquables de tous ceux qui sont connus. Cette espèce, à la vérité, n'est pas absolument nouvelle ; mais elle a été jusqu'à ce jour décrite d'une manière tellement imparfaite , elle a deux fois été si grossièrement dessinée , que le travail de M. Lesueur et le mien doivent recevoir un intérêt particulier de celui-là même qu'on a fait avant nous.
Les Hollandois , dans la relation du voyage de la célèbre flotte de Maurice de Nassau, en 1623, parlèrent les premiers du Lion marin de l'île Juan-Fernandez. ( Recueil des Voyages de la compagnie , tom. m, pag. 710. )
Après eux, en 1708, Roggers publia sur ce grand Phoque des détails qu'il avoit appris d'un malheureux Ecossois nommé Selkirk, abandonné pendant plus de quatre ans sur les rivages de l'île Juan-Fernandez , et que l'amiral Anglois recueillit à bord de son navire.
Ans on passe cependant pour avoir le premier fait connoître le puissant amphibie dont nous parlons ; mais la date de son voyage ne remontant pas au-delà de 17^2., il en résulte que plus d'un siècle auparavant, l'existence du Phoque à trompe étoit connue de l'Europe. Si la plupart des observations du lord Anglois sont exactes , il n'en est pas ainsi de la figure qui les accompagne ; elle se ressent trop de cette époque encore peu éloignée , où l'amour du merveilleux entraînoit les meilleurs esprits. Une attitude que ne sauroit jamais affecter cet animal ; une expression de physio- nomie qu'il n'a pas ; des mains à cinq doigts distincts , articulés , munis chacun d'un ongle bien arrondi ; une queue bien élégam- ment retroussée , bien régulièrement découpée en feuilles d'acanthe ; tout dans cette figure semble avoir eu pour objet de reproduire les anciens Tritons de la mythologie Grecque , ou les hommes marins des traditions populaires.
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Pernetty en donna lui-même une seconde figure non moins incorrecte, ou, pour mieux dire, non moins fausse.
Cooic, Forster et Bougainville ont parlé de ce Phoque, observé par les navigateurs Anglois sur l'île Georgia , et par M. de Bougainville aux Malouines , où Bernard Penrose l'avoit précédemment rencontré. Enfin , nous devons à Dampier et à Byron quelques détails sur le même animal.
Tous les navigateurs que je viens de citer s'accordent à lui donner le nom de Lion marin , nom beaucoup plus convenable au Pkoca jubata du Nord, à qui sa longue crinière l'avoit fait conférer déjà depuis long-temps. D'ailleurs, plusieurs autres grandes espèces de Phocacés, et tout récemment encore celle des îles S. '-Pierre et S.£-Paul d'Amsterdam, ayant obtenu ce même nom, il devient de plus en plus une source de confusion et d'erreur ; il doit donc être rejeté pour l'animal que nous décrivons.
En l'indiquant sous le titre spécifique de Leoîiina , Linn^EUS lui donne un caractère qu'il n'eut jamais , celui d'une crête sur le front , fronte cristata : ce célèbre naturaliste fut évidemment abusé par les figures inexactes d'ANSON et de Pernetty. Tous les natu- ralistes postérieurs à Linn^us ont consacré la même erreur.
Les sauvages de la Nouvelle -Hollande connoissent le Phoque dont il s'agit , sous le nom de Miourong.
Enfin, les pêcheurs Anglois de ces rivages l'appellent Eléphant marin [ Sea-Elephant] ; et c'est de là que la baie de l'île King, où ces mammifères se réunissent en plus grand nombre , a reçu le nom de Baie des Eléphans. Cette dernière désignation, manifestement déduite des proportions gigantesques de l'animal , de la grossièreté de ses formes, et sur -tout de l'espèce de trompe qu'il porte au bout du museau; cette désignation, dis-je, seroit assez conve- nable , si elle n'eût été déjà consacrée pour le Morse , qui l'em- prunta lui-même des deux singulières défenses analogues à celles de l'Eléphant, qu'il porte à la mâchoire supérieure.
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Aucune de ces différentes dénominations ne pouvant donc être rigoureusement employée comme spécifique , nous avons cru devoir adopter celle de Phoque à trompe [ Phoca probosàdea ] , qui rappelle d'abord le caractère singulier par lequel cette espèce se distingue de toutes celles que l'on a connues jusqu'à ce jour. pi. xxxii. Des proportions énormes de 20 , 25 ou même 30 pieds de
longueur, et de 15 à 18 pieds de circonférence ; une couleur tantôt grisâtre, tantôt d'un gris-bleuâtre , plus rarement d'un brun- noirâtre; l'absence des auricules, deux lanières inférieures longues, fortes, arquées et saillantes ; des moustaches formées de poils durs, rudes , très -longs et tordus comme une espèce de vis; d'autres poils semblables, placés au-dessus de chaque œil, et tenant lieu de sourcils; des yeux extrêmement volumineux et proéminens; des nageoires antérieures fortes et vigoureuses, présentant à leur extrémité, tout près du bord postérieur, cinq petits ongles noi- râtres; une queue très-courte, cachée, pour ainsi dire, entre deux nageoires horizontalement aplaties, et plus larges vers leur partie postérieure : tels sont les traits qui distinguent en général le Phoque à trompe. Mais un caractère plus particulier se présente dans cette espèce de prolongement du museau, ou plutôt des narines , qui a fait imposer à cet amphibie le nom d'Eléphant marin. Lorsque l'animal est en repos, ces narines, affaissées et pen- dantes, lui donnent une face plus large; mais toutes les fois qu'il se relève, qu'il respire fortement, qu'il veut attaquer ou se défendre, elles s'alongent et prennent la forme d'un tube de 32 centimètres [ 1 pied ] de longueur environ : non-seulement alors la partie anté- rieure de la tête présente une figure toute différente, ainsi qu'on peut l'observer dans le dessin de M. Lesueur; mais la nature de la voix en est également beaucoup modifiée. Les femelles sont étrangères à cette organisation ; elles ont même la lèvre supérieure légèrement échancrée vers le bord.
Les individus de l'un et de l'autre sexe ont le poil extrêmement
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ras; dans tous il est d'une qualité trop inférieure, pour que leur fourrure puisse rivaliser avec celle de la plupart des autres espèces de Phocacés a Antarctiques.
Habitant exclusif des régions Australes , le Phoque à trompe se complaît particulièrement sur les îles désertes ; de manière toutefois qu'il semble en affectionner quelques-unes exclusivement aux autres. Ainsi, dans ce même détroit de Bass qui réunit les îles Furneaux, l'île Clarck, la Préservation, les Deux-Sœurs, Waterhouse , l'île Swan , le groupe de Kent, les îlots du Promontoire, l'île King, les îles du Nouvel-An, l'île aux Trois-Mondrains , l'île Fleurieu et les nombreuses petites îles qui se rattachent à ce dernier système , le Phoque à trompe n'habite en grandes troupes que sur les îles Hunter, l'île King et celles du Nouvel-An; à peine en trouve-t-on quelques individus sur les Deux -Sœurs : ils paroissent être com- plètement étrangers à l'île Maria ; sur l'île Decrès , je n'ai pu voir qu'une seule défense de Phoque à trompe; enfin cet amphibie n'existe pas sur le continent de la Nouvelle-Hollande, non plus que sur la terre de Diémen. Les habitans de ces deux dernières régions ne le connoissent que par quelques individus que les courans ou les tempêtes repoussent sur leurs rivages. On en observe de nombreux troupeaux à la terre de Kerguelen , sur l'île Georgia et à la terre
* J' appelle Phocacés [MammaliaPhocacca] , proposées. Je démontrerai aussi que tous tous les animaux réunis par les naturalistes les ouvrages systématiques sur les Phoques sous le nom de Phoques. La famille nouvelle sont remplis des erreurs les plus graves; que que je propose se divise en deux genres, dis- sous un même nom, les espèces les plus dis- tingués par la présence des auricules ou leur parâtes se trouvent confondues dans certains absence; les Phocacés à auricules [Phocacea cas, tandis que, dans d'autres circonstances, auriculata] , sont réunis dans un genre par- on a, pour ainsi dire, formé de pièces de ticulier sous le nom d'Otarie [Otaria, IV. J rapport des êtres qui restent sans type dans la Les Phocacés dépourvus d'auricules [Phocacea nature. Je m'efforcerai sur-tout de constater inauriculala] , constituent le genre des Phoques le principe important, que toutes les espèces proprement dits [Phoca, JVJ. Dans un travail connues des Phocacés Antarctiques sont diffé- très-étendu que je prépare sur la famille des rentes de celles du Nord , et qu'il n'en est animaux marins dont je parle, j'insisterai prin- aucune, dans l'un ou dans l'autre hémisphère, eipalement sur la nécessité des distinctions qui soit véritablement cosmopolite, que j'adopte ici, et que Buffon avoit déjà
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des Etats, où les Anglois font habituellement la pêche de ces ani- maux. Nous avons vu qu'ils existent en grand nombre sur l'île Juan- Fernandez , ef qu'on en trouve aux îles Malouines ; mais ils sont plus rares sur ce dernier point. Quelle que puisse être la raison de cette préférence , qui dépend peut-être de la présence ou de l'absence des petites mares d'eau douce dans lesquelles les Phoques à trompe aiment à se vautrer, il résulte de toutes les observations faites jusqu'à ce jour sur cet objet, que ces puissans animaux sont confinés entre les 35/ et 55.* degrés de latitude Sud, et qu'ils existent dans l'océan Atlantique et le grand océan Austral.
Non-seulement le Phoque à trompe n'habite pas indifféremment toutes les îles , mais encore il ne réside pas toujours sur celles qu'il a choisies de préférence. Egalement ennemi d'une chaleur trop active ou d'un froid trop vif, il s'avance, avec l'hiver de ces parages, du Sud vers le Nord , et retourne , avec J'été , du Nord vers le Sud. C'est à la mi-juin qu'il exécute sa première migration : il aborde alors en grandes troupes sur les rivages de l'île King ; ces rivages en sont quelquefois couverts , disent les pêcheurs Anglois. Cette marche régulière avoit été déjà décrite par le capitaine Roggers ; il paroît même que plusieurs Phocacés du Nord ont des mœurs analogues , ainsi qu'on peut s'en convaincre par le passage suivant de Steller , qui , ayant fait naufrage sur l'île de Bering , eut occasion d'observer plus particulièrement ces ani- maux ; Léo et Ursus marini , animalia migrantia , eâdem ratione ut Anseres, Cygni, ifc. , recessus maris et incubas insidas tpiœrunt , qub jbi à pingued'me se liber are , veneri indidgere , et partum edere possint ; qnibus peractis , avium more domum répétant. (Steller, de Bestiis piarinis , pag. 291. ) On va voir que tous les détails de cette observation conviennent parfaitement au Phoque à trompe.
Un mois après leur arrivée , les femelles commencent à mettre bas ; réunies toutes ensemble sur un point du rivage , elles sont environnées par les mâles , qui ne les laissent plus retourner à la mer,
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et qui n'y retournent plus eux-mêmes, non -seulement jusqu'à ce qu'elles se soient délivrées de leur fruit, mais encore pendant toute la durée de l'allaitement. Lorsque les mères cherchent à s'éloigner de leurs petits, les mâles les repoussent en les mordant. Ces détails singuliers sont rapportés déjà par Roggers; ils n'avoient pas échappé non plus au rigoureux observateur dont nous avons tant de fois confirmé le jugement et l'exactitude. « Cet animal » , dit Dampier en parlant de son Lion marin, « demeure quelquefois » des semaines entières à terre , s'il n'en est pas chassé. »
Le travail du part ne dure pas plus de cinq ou six minutes, pendant lesquelles les femelles paroissent beaucoup souffrir : dans certains momens , elles poussent de longs cris de douleur ; elles perdent peu de sang. Durant cette pénible opération, les mâles, étendus autour d'elles , les regardent avec indifférence.
Les femelles ne font jamais qu'un petit ; et dans l'espace de cinq ou six ans que les pêcheurs ont observé ces Phoques sur divers points des régions Australes , ils n'ont vu qu'un seul exemple de portée double. Ainsi donc, dans cette espèce, on trouve une nouvelle preuve en faveur d'un principe généralement vrai : Le nombre des fétus est d'autant moindre que les animaux sont plus grands.
L'Éléphant marin , en naissant , a 4 ou 5 pieds de longueur ; il pèse environ 34 kilogrammes [70 livres] ; les mâles sont déjà plus gros que les femelles a : du reste , les proportions relatives des uns et des autres n'offrent pas de différence sensible d'avec celles qu'ils doivent avoir un jour.
Pour donner à teter à son nourrisson , la mère se tourne sur le côté , en lui présentant ses mamelles. L'allaitement dure sept ou huit semaines , pendant lesquelles aucun membre de la famille ne mange ni ne descend à la mer. Ce phénomène d'une si longue abstinence n'avoit pas échappé non plus à l'Écossois dont nous
1 Une disproportion semblable a Heu pour Mares partu multùm majores eduntur. (Stel- le P/ioca ursina, LlN. [Otaria ursina, N.]: LER, de Bestiis marinis, pag. 349. )
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avons précédemment parlé. « Vers la fin du mois de juin » , dit Roggers d'après Selkirk , « ces animaux vont sur l'île Fernandez , *> pour y poser leurs petits à un coup de mousquet du bord de la 55 mer, et ils s'y arrêtent jusqu'à la fin de septembre sans bouger 55 de place , et sans prendre aucune sorte de nourriture appa- ,» rente. » (Roggers, tom. i , pag. 20/. ) Forster avoit fait la même observation à la terre des Etats : « Us viennent au rivage » pour engendrer sur ces cantons paisibles : il ne prennent pas de 55 nourriture pendant leur séjour sur la côte , qui est quelquefois 55 de plusieurs semaines ; mais ils deviennent maigres , et ils avalent 55 une quantité considérable de pierres pour tenir leur estomac 55 tendu. 55 (Forster, z.e Voy. de Cook, tom. vm, pag. /&,) L'auteur parle ici de {'Otaria Leonïna, N. a
L'accroissement des nourrissons est si prompt, que, dans les premiers huit jours qui suivent la naissance, ils gagnent 4 pieds de longueur et 100 livres de poids environ.
Un développement si considérable ne peut avoir lieu qu'aux dépens de la mère , puisqu'elle ne compense par aucune espèce d'alimens, la déperdition de substance nourricière qui le produit; aussi maigrit-elle à vue d'ceil : on en a même vu périr pendant cet allaitement pénible ; mais il seroit difficile de décider si elles avoient succombé d'épuisement, ou si quelque maladie particulière avoit causé leur mort.
Au bout de quinze jours, les premières dents paroissent ; en quatre mois elles sont toutes dehors. Les progressions de l'accrois- sement sont si rapides, qu'à la fin de la troisième année les jeunes Phoques ont atteint à la longueur de 60 à 80 décimètres [ 1 8 à 25 pieds], qui est le terme le plus ordinaire de leur grandeur ; -dès ce moment ils ne croissent plus qu'en grosseur,
a Quelque singulier que puisse être le phé- d'analogue sur le Lion marin du Nord [Otaria
nomène dont il s'agit, il n'est pas cependant jubata, JV.J: Senes auteinjunio et julio panun
particulier aux grands Phocacés des régions vel etiam n'ihil oinnino comedunt, ac interea
Australes; Steller a observé quelque chose temporis va/de macikntx evadunt.
Lorsque
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Lorsque les nourrissons se trouvent âgés de six à sept semaines , on les conduit à la mer : les rivages sont abandonnés pour quelque temps ; toute la troupe vogue de concert , si l'on peut s'exprimer ainsi. La manière de nager de ces mammifères est assez lente ; ils sont forcés, à des intervalles très-courts, de reparoître à la surface de l'eau pour respirer l'air dont ils ont besoin. On observe que les petits, lorsqu'ils s'écartent un peu de la bande, sont poursuivis aussitôt par quelques-uns des plus vieux, qui les obligent, par leurs morsures , à regagner le gros de la famille.
Après être demeurés trois semaines ou même un mois à la mer, soit pour familiariser leurs petits avec cet élément, soit pour réparer leurs forces épuisées par une longue abstinence, les Eléphans marins reviennent une seconde fois au rivage ; ils y sont ramenés par un besoin pressant, celui de la reproduction.
Je viens de dire qu'à l'âge de trois ans ces animaux ont pris tout leur accroissement : alors aussi se développe cette trompe remar- quable du mâle , dont nous avons précédemment parlé. Jusqu'à ce moment, il étoit confondu, pour ainsi dire, avec la femelle : on peut donc regarder cet organe comme un indice de la puissance qu'il a acquise de multiplier.
A la voix impérieuse de l'amour, l'union commune disparoît pour tout le temps que doit durer l'ivresse qu'il inspire. Animés par les mêmes désirs, les mâles viennent se heurter entre eux; ils se battent avec acharnement, mais toujours individu contre indi- vidu : ce caractère de générosité n'est point particulier aux animaux dont nous parlons; on le retrouve aussi dans l'Ours marin du Nord [ Otarïa ursina } N.J*. La manière de combattre des Phoques à trompe est assez singulière. Les deux colosses rivaux se trament pesamment ; ils se joignent; et se mettant, pour ainsi dire, museau contre museau , ils soulèvent toute la partie antérieure de leur
x Si duo adversùs unum pugnant}a1ii oppressi tamuris. (StelLER, de Bestiis marinis , Veniunt in auxilium , indignati imparis cer- pag. 3JI. )
TOME IL F
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corps sur leurs nageoires ; ils ouvrent une large gueule ; leurs yeux paraissent enflammés de désirs et de fureur : puis, s'entre-choquant de toute leur masse, ils retombent l'un sur l'autre, dents contre dents, mâchoire contre mâchoire : ils se font réciproquement de larges blessures3; quelquefois ils ont les yeux crevés dans cette lutte; plus souvent encore ils y perdent leurs défenses : le sang coule abon- damment ; mais ces opiniâtres adversaires , sans paroître s'en aper- cevoir, poursuivent le combat jusqu'à l'entier épuisement de leurs forces. Toutefois il est rare d'en voir quelques-uns rester sur le champ de bataille, et les blessures qu'ils se font, quelque profondes qu'elles soient , se cicatrisent avec une promptitude inconcevable. Une telle guérison dépend bien moins peut-être de la qualité de leur graisse, comme le pensent les pêcheurs Anglois, que de l'épaisseur même de la couche qu'elle forme autour de l'animal, et dont l'effet nécessaire est de mettre les parties blessées à l'abri du contact de l'air, en même temps qu'elle s'oppose aux hémorragies.
Pendant ces combats meurtriers, les femelles, indifférentes en apparence aux fureurs qu'elles allument, attendent du sort le maître qu'il doit leur donner. Fier de la victoire qu'il vient d'obtenir, il s'avance au milieu du troupeau timide, s'approche de la compagne qui paroît lui convenir le plus : celle-ci se renverse sur le côté ; le mâle la saisit fortement avec ses nageoires antérieures , et s'ap- plique contre son ventre. ... Ils s'accouplent. . . . Dans cet état, qui dure à-peu-près douze ou quinze minutes, rien ne sauroit les distraire ; la douleur même la plus vive ne les arracheroit point à leur union ; ils ne font entendre aucun cri ; toutes leurs facultés semblent anéanties par le plaisir.
Cette première jouissance ne suffit pas pour calmer les appétits luxurieux du vainqueur; tant qu'ils durent, il est impossible aux autres individus d'approcher d'aucune femelle. L'amiral Anson
3 Vulnera dent'ibus inferunt adeb grandia et LER, de Bestiis marinis, pag. 353.) L'auteur trudelia, ut acinace inflkta videantur. ( Stel- parle de l'Otaria ursina, IV. [Phoca ursina, L.J
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avoit eu déjà occasion de faire cette remarque importante au milieu des tribus de la même espèce qui peuploient l'île Juan- Fernandez. II rapporte que ses matelots , comparant ce Phoque jaloux et despote au maître d'un harem Turc, i'avoient surnommé le Bâcha. Steller, de son côté, avoit observé la même particu- larité dans les Ours marins du Nord \
Chez les grands animaux qui nous occupent, les désirs, comme chez l'homme , ne tardent pas à s emousser par la jouissance ; alors le sultan jaloux abandonne le sérail à ses anciens rivaux , qui s'em- parent des femelles à leur tour, et s'accouplent indifféremment avec les unes ou les autres.
La durée de la gestation paroît être d'un peu plus de neuf mois ; de sorte que les femelles fécondées vers la fin de septembre , com- mencent à mettre bas, ainsi que nous venons de le dire, vers la mi-juillet.
Cependant , à mesure que le soleil se rapproche de l'hémisphère Antarctique , la chaleur devient plus forte : elle l'est bientôt trop pour des animaux originaires de régions plus froides ; rien ne les retient plus sur ces rivages. A la faveur de la douce température du printemps, les femelles ont mis bas leurs petits : ceux-ci ont été familiarisés par les mâles avec l'élément pour lequel ils sont faits; le grand œuvre de la reproduction est consommé. . . . Toute la troupe reprend la route du Sud, pour y demeurer jusqu'à l'époque où le retour des frimas doit la ramener sur les rivages alors plus tempérés de l'île King.
Ces émigrations périodiques ont été constatées aussi par Selkirk, Roggers et l'amiral Anson, pour les Phoques de l'île Juan-Fernandez ; il faut observer cependant qu'il en demeure toujours un assez grand nombre sur l'île King et sur celles du
1 Mares poly garni su nt ; mas sœpe S , ij ad in furorem agitur. (Steller, de Bestiis jo fœmAlas habet, quas anxii œmul butidus mariais, pag. 349. ) custodit, et vel alio tandllùm appropinquanle ,
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Nouvel-An, sans qu'il soit possible de décider avec certitude s'ils y sont retenus par quelque infirmité , par le manque des forces indispensables pour une longue navigation , ou par toute autre dis- position qui leur rende une forte chaleur plus nécessaire qu'au reste de la troupe.
L'habitude de ces grandes migrations de l'Eléphant marin, quelque remarquable qu'elle puisse être , n'est pas uniquement propre à cette espèce ; il est probable même qu'elle appartient à toutes les tribus de la famille des Phoques. Déterminés par les mêmes besoins, ces voyages ont lieu dans l'un et l'autre hémis- phère à des époques analogues ; et telle est , à cet égard , la con- formité de mœurs qui existe entre les Phoques du Nord observés par Steller, et ceux que je décris, qu'on peut croire que ces mœurs sont communes à la généralité de ces animaux amphi- bies a.
Nous venons de voir tout ce qui concerne les Eléphans marins sous le rapport de leur association générale ; il me reste à pré- senter plusieurs traits non moins curieux de leurs habitudes.
La plupart des Phocacés connus préfèrent les rochers pour leur habitation; le Phoque à trompe, au contraire, se trouve exclu- sivement sur les plages sablonneuses ; il recherche le voisinage de l'eau douce , dont il peut se passer, il est vrai , mais dans laquelle les animaux de cette espèce aiment à se plonger, et qu'ils paroissent humer avec plaisir. Ils dorment indifféremment étendus sur le sable, ou flottans à la surface des mers. Lorsqu'ils sont réunis à terre en grandes troupes pour dormir, un ou plusieurs individus veillent constamment : en cas de danger, ceux-ci donnent l'alarme au reste de la bande ; alors tous ensemble s'efforcent de regagner le rivage
3 Propter securum veneris otium , ab Ursis ibidem pariant , ac post partum dulci otio vires
marinis [Otariis Ursinis , N.J eliguntur sep- reparent , partus autem ibi nutriatur, adolescat
tentrionalia et incultes hee insulœ inter Ame- tantùin intra très menses, m parentes domum
ricam et Asiam , magno numéro à gradu lati- autumno revertentes , sequi valent, (StéLLER,
titdinis jo ad $6 silœ , et ut maires junio merise cp, cit. pag. 348.)
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pour se jeter au milieu des flots protecteurs. Rien n'est plus sin- gulier, que leur allure; c'est une espèce de rampement, dont ies nageoires antérieures sont les seuls mobiles; et leur corps, dans tous ses mouvemens, paroît trembloter comme une énorme vessie pleine de gelée, tant est épaisse la couche de lard huileux qui les enveloppe,- et dont j'aurai bientôt à parler. Non-seulement leur allure est lente et pénible , mais encore tous les quinze ou vingt pas ils sont forcés de suspendre leur marche, haletant de fatigue et succombant sous leur propre poids ; si, dans le moment de leur fuite, quelqu'un se porte au-devant d'eux, ils s'arrêtent aussitôt; et si, par des coups répétés, on les force à se mouvoir, ils paroissent souffrir beaucoup ; ce qu'il y a de plus remarquable dans cette cir- constance, c'est que la pupille de leurs yeux, qui, dans l'état ordi- naire, est d'un vert légèrement bleuâtre, devient alors d'une couleur de sang très -foncée. Malgré cette lenteur et cette difficulté de leur mouvement progressif, les Phoques à trompe parviennent , sur l'île King , à franchir des dunes de sable de 5 k 6 mètres [15 à 20 pieds] d'élévation, au-delà desquelles se trouvent de petites mares d'eau douce. Ces animaux savent suppléer, par la patience et l'obstination, à tout ce qui leur manque d'adresse et d'agilité.
Le cri des femelles et des jeunes mâles ressemble assez bien au mugissement d'un bœuf vigoureux ; mais dans les mâles adultes, le prolongement tubuleux des narines donne à leur voix une telle inflexion, que le cri de ces derniers a beaucoup de rapport, quant à sa nature , avec le bruit que fait un homme en se gargarisant. Ce cri rauque et singulier se fait entendre au loin ; il porte avec lui quelque chose de sauvage et d'effrayant : et lorsqu'au milieu des nuits orageuses dont j'ai parlé dans le précédent chapitre , nous nous trouvions éveillés en sursaut par les hurlemens confus des nombreux colosses qui couvroient les plages voisines, de nos tentes, nous avions peine à nous défendre d'un sentiment de
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trouble, que la certitude seule de la foiblesse réelle de ces animaux pouvoit dissiper.
Si les émigrations périodiques du Phoque à trompe prouvent évidemment qu'il répugne aux chaleurs trop fortes , il est une autre particularité de ses habitudes qui l'annonce également. Lorsqu'un de ces animaux repose étendu sur la plage , et que la force des rayons du soleil l'incommode , on le voit soulever à diverses reprises, avec ses larges nageoires antérieures, de grandes quantités de sable humecté par l'eau de la mer, et le jeter sur son dos jusqu'à ce qu'il en soit entièrement couvert. C'est alors sur-tout qu'on seroit tenté, avec Forster, de prendre les Eléphans marins pour autant de grosses roches.
La plupart des sens extérieurs paroissent être peu subtils dans ces amphibies. L'aplatissement de l'œil, la densité très-remarquable de l'humeur vitrée , observée déjà par M. de Labill ardiÈre , la densité non moins extraordinaire du cristallin, tout annonce que l'organe de la vision, parfaitement approprié à la nature du fluide dans lequel ces animaux sont sur-tout destinés à vivre, est, par cela même , peu propre à bien les guider dans un autre élément : aussi ne peuvent-ils, sur-tout en sortant de la mer, distinguer les objets qu'à de très-petites distances. D'un autre côté, le défaut d'auricules contribue peut-être à l'imperfection de leur ouïe , qui paroît être assez mauvaise.
Les Eléphans marins sont d'un naturel extrêmement doux et facile ; on peut errer sans crainte parmi ces animaux ; on n'en vit jamais chercher à s'élancer sur l'homme , à moins qu'ils ne fussent attaqués ou provoqués de la manière la plus violente. Ce n'est pas seulement sur le rivage qu'ils se présentent avec ce caractère de douceur et d'innocence ; souvent, m'ont dit les pêcheurs, de jeunes Phoques d'une espèce infiniment plus petite que la leur, viennent nager au milieu de ces monstrueux amphibies , sans que ceux-ci fassent le moindre mal à ces débiles étrangers. Les homme.s
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eux-mêmes peuvent impunément se baigner Jans les eaux où les Eléphans se trouvent réunis, sans en avoir rien à redouter, et les pêcheurs sont accoutumés à le faire. Il paroît aussi que ces animaux sont susceptibles d'un véritable attachement et d'une sorte d'édu- cation particulière. Dans les premiers temps de leur arrivée sur l'île , un des pêcheurs Anglois ayant pris en affection un de ces mammifères, obtint de ses camarades qu'on ne feroit aucun mal à son protégé. Long-temps, au milieu du carnage, ce Phoque vécut paisible et respecté. Tous les jours le pêcheur s'approchoit de lui pour le caresser, et dans peu de mois il étoit si bien parvenu à lapprivoiser, quil pouvoit impunément lui monter sur le dos, lui enfoncer le bras dans la gueule, le faire venir en l'appelant; en un mot , cet animal docile et bon faisoit tout pour son protecteur, et sourfroit tout de sa part sans jamais s'offenser de rien. Malheu- reusement ce pêcheur ayant eu quelque légère altercation avec un de ses camarades, celui-ci, par une lâche et féroce vengeance, tua le Phoque adoptif de son adversaire. Ce n'est pas seulement l'Elé- phant marin qui se distingue par ce caractère d'intelligence et de douceur; la plupart des autres espèces de la même famille le par- tagent avec lui , et les auteurs nous ont conservé plusieurs traits- pareils à celui que je viens de rapporter3. Quelque bons et quelque
a Phocœ accipiunt disciplinam , voceque un Phoque de plus de 20 décimètres [6 pieds]
pariter et visu populum (in spectaculis exhi- de longueur, à l'égard duquel M. Sabarot
bhœ) salutant incondito fremitu;nomine vocatœ DE LA VerNIÈRE, médecin de cette ville,
respondmt. (VARIN US; vid. RoN DELET, s'empressa d'adresser à M. DE Buffon les
pag. 833.) détails suivans : « Docile à la voix de son
Vidi ego in hac urbe (Bononiâ) Vitulum »maître, il prenoit telle position qu'il lui
marinum sic à circumforaneo , à quo per totam » ordonnoit ; il s'élevoit hors de l'eau pour le
Europam trahebatur , institutum , ut ad nomen *> caresser et le lécher ; il éteignoit une chan-
cujusvis Principis christiani , ceu gaudio j> délie du souffle de ses narines; son conduc-
affectus , nescio quidvoce obstreperet; et contra, » teur se couchoit auprès de lui lorsqu'il étoit
nominato vel Turcâ ,vel heretico aliquo , plané "à sec, &c. » ( BuFFON, Supplément,
cbmutesceret. Quomodo canes terrestres eliani tom. VI , pag. Jip.)
soient insiitui. (ULYSSES AldrovANDUS, Enfin, BuFFON lui-même a fait des obser-
de Cetis, pag. 72J.) vations analogues sur le fameux Phoque à
De nos jours (en 1777), il parut à Nîmes ventre blanc fPfioea LeucogaHcr , JVJ, qui fit
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paisibles que soient les Phoques à trompe, on peut douter cepen- dant qu'ils le soient assez pour souffrir le traitement que Penrose assure leur avoir été fait par ses matelots. « Ils montoient , dit-il , » sur ces animaux comme sur des chevaux ; et quand ils n'alloient » pas assez vite, ils leur faisoient doubler le pas, en les piquant à y> coups de stilet ou de couteau, et leur faisant même des incisions » dans la peau. »
Pour ce qui concerne la durée de la vie du Phoque à trompe, les Anglois n'ont pu me donner, à la vérité, des notions bien précises à cet égard ; mais ils sont portés à croire, d'après le grand nombre d'individus qu'ils voient mourir naturellement sur les rivages , que le terme moyen de leur existence ne va guère au-delà de vingt-cinq ou trente ans. Nous retrouvons donc encore ici une nouvelle preuve de cette règle généralement admise : La durée de l'existence est pro- portionnelle au temps du développement ; elle est d'autant moindre qu'il est plus rapide.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la période qui termine la carrière des animaux dont nous parlons , c'est qu'aussitôt qu'ils se sentent malades, ils quittent les flots, s'avancent dans l'intérieur de l'île plus loin qu'à l'ordinaire, se couchent au pied de quelque
Fétonnement de tout Paris. « Le regard de cet « son maître l'appeloit , il lui répondoit ,
?> animal», dit M. DE BuFFON, « estdoux, et « quelque éloigné qu'il fût: il sembloit le
« son naturel n'est point farouche ; ses yeux » chercher des yeux lorsqu'il ne le voyoit pas;
«sont attentifs et semblent annoncer de I'intel- » et dès qu'il l'apercevoit après quelques mo-
v ligence; ils expriment du moins ses sentimens « mens d'absence, il ne manquent pas de lui
» d'affection et d'attachement pour son maître, » témoigner sa joie par une espèce de gros
« auquelilobéitavectoutecompIaisance.Nous » murmure. » (BUFFON, Suppl. tom. VI,
■y l'avons vu s'incliner à sa voix , se rouler, se pag. jio. )
«tourner, lui tendre une de ses nageoires En général, tous ces animaux ont une phy-
» antérieures, se dresser en élevant son buste; sionomie si douce et si bonne, que je ne doute
j> il répondoit à sa voix ou à ses signes par guère qu'il ne fût possible, en les apprivoisant,
« un son rauque, qui sembloit partir du fond de renouveler quelques-uns des prodiges que
«de la gorge. On pouvoit impunément lui l'antiquité nous a transmis au sujet des Dau-
» mettre la main dans la gueule , et même se phins, prodiges qui me paroissent, pourlaplu-
« reposer sans crainte auprès de lui, et appuyer part, ne pouvoir convenir qu'à des Phoques, i> le bras ou la tête contre la sienne. Lorsque
arbrisseau ,
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arbrisseau, et y restent jusqu'à leur mort, sans retourner à la mer, comme s'ils vouloient quitter la vie dans les mêmes lieux où ils la reçurent. Ce qui fait présumer aux pêcheurs que la fin de ces animaux est naturelle en ce cas, c'est que, sans aucune trace de blessure ou de contusion , ils paroissent beaucoup souffrir, et meurent effectivement au bout de quelques jours. Steller avoit fait de semblables observations sur la mort des Ours marins du Nord \
Au milieu des mers orageuses qu'ils habitent , les Phoques à trompe ont d'autres chances à redouter que celles des maladies ou de la vieillesse. Quelquefois, surpris par la tempête, entraînés par les courans et par les vagues, ils se trouvent précipités contre les rochers , et mis en pièces. J'ai vu moi-même , dans cette nuit ter- rible où notre vaisseau perdit ses ancres, sa chaloupe, et courut tes plus grands dangers; j'ai vu, dis-je, deux de ces animaux brisés sur les masses de granit qui forment la pointe Plumier dans la baie des Eléphans.
D'autres périls les attendent au fond des eaux. Dans certains cas , disent les pêcheurs , on les voit inopinément sortir tout épou- vantés du sein de l'océan : plusieurs sont couverts d'énormes blessures ; ils perdent des flots de sang ; leur effroi concourt, avec ces plaies , à prouver qu'ils ont été poursuivis par un ou plusieurs ennemis redoutables. Quels peuvent être ces terribles adversaires ! Les pêcheurs conviennent unanimement qu'aucun, animal connu ne pourroit faire des blessures si larges, si profondes : ils présument seulement que ces monstres habitent loin des côtes et dans les abîmes de la mer, attendu qu'ils n'en ont jamais pu découvrir la moindre trace ; ils ajoutent que c'est sans doute pour en préserver leurs petits, que les Phoques à trompe les empêchent, avec tant de
. * Qitot annis permulti Ursi marim [Otariœ obeunt, ut in aliquibus locistotum litttis ossibus
ursinœ , N, ] suâ sponte senio confecti in hac et calvariis cooperiatur, veluti ingentia prœlia
insula ( Beringii scilicet ) pereunt , ita et tôt ibi commissa fuerint. (STELLER, op. cit.
in pugna cadunt , et ab infiictis vulneribus Pag-358. )
TOME II. G
50 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
soin, de trop s'avancer au large, et de plonger trop profondément, ainsi que nous l'avons déjà observé.
Un ennemi bien plus redoutable attend ces animaux sur la terre. . . .
C'est l'homme Nous avons eu occasion de rapporter que
quelques individus étoient entraînés par les cOurans et les tempêtes sur le continent de la Nouvelle-Hollande ou sur la terre de Diémen. Aussitôt que les sauvages de ces régions viennent à en découvrir un , ils l'enveloppent : vainement celui - ci tente de regagner le rivage ; toute retraite lui est interdite : armés de longs morceaux de bois enflammés par un bout, les sauvages assiègent le malheureux naufragé ; à peine il a entrouvert la gueule pour présenter les seules armes qu'il reçut de la nature, qu'on lui enfonce à-la-fois dans la gorge plusieurs de ces torches ardentes. Le géant amphibie pousse de longs mugissemens , agite avec violence son énorme masse , et meurt bientôt suffoqué par le défaut de respiration et par la douleur. Alors des cris de joie s'élèvent de toute part ; on ne pense plus qu'à la curée : les féroces vainqueurs se groupent autour de leur victime ; on la déchire de tous les côtés à-la-fois ; chacun mange, dort, se réveille, mange et dort encore. L'abon- dance avoit réuni les tribus les plus ennemies entre elles ; les haines paroissoient éteintes ; mais dès que les derniers lambeaux corrompus de leur proie ont été dévorés, les ressentimens se réveillent, et des combats meurtriers terminent ordinairement ces dégoûtantes orgies. Il y a quelques années que , dans les environs du port Jackson, une double scène de cette nature eut lieu parmi les sau- vages du comté de Cumberland , à l'occasion d'une Baleine énorme qui y avoit échoué , et sur les ossemens de laquelle ils s'en- tr'égorgèrent.
Les animaux dont nous parlons, guidés par un sage instinct, avoient su jusqu'à ce jour se dérober à la fureur de l'espèce humaine. Loin des lieux qu'elle habite , retirés sur des îles sauvages et soli- taires, ces grands Phoques pouvoient, sans ennemis, sans alarmes,
AUX TERRES AUSTRALES. 51
y multiplier et y croître à l'envi. .... Tout est changé désormais pour eux ; et s'il leur fut possible de trouver un abri contre la voracité des habitans de ces climats , ils n'échapperont point à l'avidité mercantile, qui paroû avoir juré l'anéantissement de leur race En effet , les Anglois ont envahi ces retraites si long- temps protectrices; ils y ont organisé par -tout des massacres, gui ne sauroient manquer de faire éprouver bientôt un affoiblis- sement sensible et irréparable à la population de ces animaux.
Les pêcheurs Anglois se servent, pour les tuer, d'une lance de 4o à 50 décimètres [1 2 à 1 5 pieds] de longueur, dont le fer, extrê- mement acéré, n'a pas moins de 6 à 10 décimètres [24 à 30 pouces] : ils saisissent avec adresse l'instant où l'animal , pour se porter en avant, soulève sa nageoire antérieure gauche ; c'est sous cette partie que la lance est plongée de manière à percer le cœur ; et les hommes chargés de cette opération cruelle y sont tellement exercés, qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup. Le malheureux amphibie tombe aussitôt, en perdant des flots de sang.
Quelque doux et quelque paisibles que soient habituellement ces animaux, il est nécessaire toutefois d'épier avec la plus grande attention leurs mouvemens lorsqu'on veut les frapper ; comme s'ils pressentoient la fin qu'on leur prépare, ils réunissent toute leur vigueur pour s'élancer contre leurs meurtriers. L'amiral Anson perdit un de ses matelots , qui mourut peu de jours après avoir eu le crâne fracassé par un Phoque en furie. Mais, en général, la défense que ces amphibies peuvent opposer est bien foible : leur masse énorme ne sert qu'à les embarrasser, et leurs dents n'ont de redou- table que l'apparence. Vainement ils entrouvrent , comme par instinct, une gueule monstrueuse, hérissée de crochets menaçans ; ces armes , si terribles par elles-mêmes , sont mises en mouvement par des leviers si lourds et si grossiers , que l'animal ne sauroit en retirer à terre d'autre avantage que celui de l'effroi que leur pre- mière vue peut inspirer.
G 2
j2 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Rarement les femelles des Phoques opposent la violence ; elles ont reçu d'autres armes , mais plus impuissantes encore que celles des mâles. A peine elles se voient attaquées , qu'elles cherchent à fuir ; si la retraite leur est interdite , elles s'agitent avec violence ; leur regard porte l'expression du désespoir ; elles fondent en larmes. J'ai vu moi-même une de ces jeunes femelles en verser abondam- ment , tandis qu'un de nos matelots , homme méchant et cruel , s'arnusoit, toutes les fois qu'elle vouloit entrouvrir la gueule, à lui casser les dents avec le gros bout d'un des avirons de notre cha- loupe : ce pauvre animal inspiroit la pitié ; toute sa gueule étoit en sang, et les larmes lui ruisseloient des yeux. Steller, cet habile observateur des Phoques de l'hémisphère Boréal , a fourni des détails curieux sur les mêmes signes de douleur, que donnent aussi les Ours marins [Oraria Ursina , N.J. Une femelle venoit d'être battue par un mâle : « cette malheureuse » , dit Steller, y> rampoit devant lui comme un ver; elle le baisoit [exosculabatur] , » et répandoit des larmes tellement abondantes , qu'elles couloient 3j comme d'un alambic sur sa poitrine , et l'inondoient. » (De Bestiis mar'inïs , pag. 353^ *•
II est, dans les massacres dont nous venons de parler, une cir- constance qui dément ce caractère de générosité par lequel les Phoques à trompe se distinguent, et qui paroît sur-tout en oppo- sition avec le principe qui tient ces animaux réunis en famille : c'est la froide indifférence qu'ils affectent alors les uns pour les autres; non-seulement , en effet, ils ne cherchent point à se défendre réci- proquement , mais encore ceux qui survivent n'ont pas même l'air de s'apercevoir de ce qui se passe autour d'eux.
Quand ils ne tombent pas immédiatement sous le coup qu'on leur porte, mais qu'ils se sentent grièvement blessés; au. lieu de
0 Ailleurs, en parlant d'un mâle, Steller vulnera conlingit , vel post gravem illalam
ajoute: Simili more ut fœmellci , adeo largiter injuriam quant ulcisci nequit. Observavi Phocas
lacrymabat , ut lotum pectus ad pedes usque captas simili ratione lacryman. (STELLER,
lacrymis inundaret , quod et post gravia infikta op. cit. pag. 353.)
AUX TERRES AUSTRALES. 53
retourner à la mer, ils se traînent dans l'intérieur des terres, aussi loin que leurs forces peuvent le leur permettre ; ils se couchent au pied d'un arbre , et y restent jusqu'à la mort. Cette habitude sin- gulière, que nous avons indiquée déjà en parlant des maladies du Phoque à trompe , se reproduit dans le Lion marin du Nord [Plioca jubata , Lin.J . Alors même qu'il vient d'être blessé mor- tellement dans les flots, il en sort pour venir mourir sur le conti- nent. (Steller, op. cit., pag. ffo.) Kracheninnikow a fait la même observation sur les Phocacés du Kamschatka. (Voye^ son Histoire du Kamschatka, tom. i.er , pag. 287-)
Quelque facile et quelque prompte que puisse paroître la manière dont les pêcheurs Anglois tuent les Eléphans marins, elle n'est cepen- dant pas la plus expéditive ni la plus simple ; les pêcheurs même ne l'emploient que pour déterminer une effusion de sang qui doit contribuer à rendre meilleure l'huile qu'ils préparent. En effet , ce qu'on auroit peine à croire, si les navigateurs n'en avoient répété l'observation sur presque toutes les espèces de Phoques , sans en excepter celle dont nous parlons , c'est qu'il suffit de quelques coups , et parfois d'un seul coup de bâton appliqué fortement sur le bout du museau de ces amphibies, pour les tuer à l'instant. Les anciens connoissoient déjà cette fragilité de l'existence des Phoques.
Non hami pénétrant Phocas, saevique tridentes
In caput incutiunt , et circùm tempora puisant. .... Nam subitâ pereunt capitis per vulnera morte.
O ppian us.
« La pêche de ces animaux », dit Frézier, « est très-facile; » on en approche sans peine sur terre, et on les tue d'un seul » coup sur le nez. » (Frézier, Voyage à la mer du Sud, fn-4.0 )
Pag-7fel7J-)
En voyant un matelot féroce, armé d'un lourd bâton, courir quelquefois pour s'amuser au milieu de ces troupeaux marins , assommant autant de Phoques qu'il en frappe, et s'entourer en
54 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
peu de temps de leurs cadavres, on ne peut s'empêcher de gémir sur l'espèce d'imprévoyance ou de cruauté de la nature, qui ne semble avoir créé des êtres si puissans, si doux et si malheureux,
que pour les livrer en marâtre à tous les coups de leurs ennemis
C'est d'ailleurs un des phénomènes les plus singuliers de la physio- logie animale, que cette espèce de foudroiement des Phoques par un seul coup de bâton sur le museau.
En ouvrant l'estomac de ceux qu'on vient de tuer, on y trouve ordinairement un grand nombre de becs de seiche, beaucoup de fucus, de pierres ou de gravier; jamais on n'y aperçoit des débris de poisson ou de tout autre animal osseux. Je dois observer ici que, malgré l'assertion de quelques anciens voyageurs , il n'est pas vrai que ces animaux paissent l'herbe du rivage , ou même broutent le feuillage de certains arbres ; les pêcheurs Anglois m'ont assuré que le fait étoit absolument controuvé, et nous n'avons nous-mêmes jamais rien vu de pareil. Au surplus , les expériences directes de Pages à ce sujet sont plus que suffisantes pour montrer toute l'invrai- semblance de cette assertion. (Pages, Mémoire sur les Phoques.)
A l'égard des pierres qu'on a coutume de rencontrer dans l'es- tomac du Phoque à trompe, cet animal a cela de commun avec la plupart des Phocacés connus. Quelquefois même ces pierres sont si nombreuses et si grosses, qu'on a peine à concevoir com- ment les parois de l'estomac qui les contient ne sont pas déchirées par leur pesanteur. UOtaria Cinerea , N. de l'île Decrès m'a offert en ce genre une particularité remarquable ; trente-trois pierres de diverses grosseurs étoient accumulées dans l'estomac d'une seule Otarie. Forster avoit fait une observation non moins singulière ; «Nous reconnûmes, dit- il, avec surprise, que les estomacs de » plusieurs de ces animaux étoient remplis de dix ou douze pierres >? rondes et pesantes , chacune de la grosseur des deux poings. » ( Forster, z.e Voyage de Cook, tom. vin, pag. j&. )
La faculté extraordinaire qu'ont les Phocacés de vivre presque
AUX TERRES AUSTRALES. 55
indifféremment au milieu de l'atmosphère ou dans le sein des eaux, a fixé depuis long-temps l'attention des physiciens et des natura- listes. Buffon avoit cru pouvoir en assigner la cause dans l'ou- verture du trou de Botal, qui, suivant ce grand homme, persistoit dans les animaux de cette famille, tandis qu'elle s'oblitère dans les autres mammifères, aussitôt que la circulation pulmonaire a remplacé celle du cordon ombilical. Tout le monde connoît cette ingénieuse théorie de Buffon, et les expériences curieuses qu'il fit sur divers fœtus pour l'appuyer ou pour la défendre. Malheu- reusement le fait principal , s'il existe dans quelque espèce , est bien loin d'être général ; et dès-lors la supposition du célèbre naturaliste François devient insuffisante. En effet, M. de Labil- lardière , Steller et plusieurs autres observateurs avoient déjà constaté l'occlusion du trou de Botal dans diverses espèces de Phoques, et je l'ai reconnue moi-même dans cinq espèces nou- velles des mers du Sud.
Ce n'est pas sous le rapport de la qualité de leur chair, que des chasses régulières ont été dirigées contre les Eléphans marins ; elle est non-seulement fade, huileuse, indigeste et noire, mais encore il est presque impossible de la retirer du milieu des couches de graisse qui l'enveloppent. La langue seule fournit un aliment assez bon : les pécheurs salent ces langues avec soin , et les vendent au prix des meilleures salaisons. Nos matelots man- geoient aussi le cœur; mais la chair m'en a paru très-serrée, très- dure et très -indigeste. A l'égard du foie, qu'on recherche dans plusieurs espèces de Phocacés, il paroît avoir, dans l'Éléphant marin, quelque qualité nuisible ; car les pécheurs Anglois ayant voulu essayer de s'en nourrir, ils éprouvèrent un assoupissement invincible , qui dura plusieurs heures, et qui s'est renouvelé toutes les fois qu'ils ont voulu goûter à ce perfide aliment.
La graisse fraîche du Phoque à trompe jouit aussi , parmi les pécheurs , d'une grande réputation pour la guérison des plaies :
56 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
c'est à cette substance qu'ils attribuent la cicatrisation rapide des blessures profondes que ces animaux se font entre eux, ou qu'ils reçoivent de leurs ennemis. Les Anglois eux-mêmes n'emploient pas d'autre moyen contre les coupures journalières et souvent très-grandes qu'ils se font en dépouillant ces animaux, en dépeçant - leur graisse, &c; et rien n'est comparable, disent-ils, à la promp- titude avec laquelle ces coupures guérissent.
La peau du Phoque à trompe présente de plus grands avan- tages que toutes les parties dont je viens de parler. Si , par la nature de son poil, très-court et très-rude, elle se trouve exclue de la classe des fourrures proprement dites , son épaisseur et sa force la rendent très-recommandable pour d'autres ouvrages domestiques : on l'emploie à couvrir de grandes et fortes malles ; on l'estime sur-tout convenable pour les harnois des chevaux et des voitures. Malheureusement celles des vieux individus, et dès- lors les plus précieuses par leurs dimensions et par leur force, sont les plus mauvaises , à cause des nombreuses et larges cicatrices dont elles se trouvent couvertes.
Les petits avantages dont je viens de parler, entrent pour peu de chose dans le but essentiel des établissemens Anglois sur ces rivages. C'est à la graisse seule des Eléphans marins que les armateurs Bri- tanniques en veulent ; elle est seule l'objet immédiat de leurs entreprises et de leurs expéditions lointaines : elle le mérite bien à tous égards , soit par son abondance , soit par la facilité de sa préparation, soit enfin par la qualité de l'huile qu'elle fournit. En effet , égal pour les dimensions à plusieurs grands cétacés , le Phoque à trompe ne le leur cède nullement pour l'épaisseur de la couche du lard qui l'enveloppe. Ans on n'a point exagéré , lorsqu'il a dit qu'elle étoit de plus d'un pied. Aussi la quantité d'huile qu'un seul de ces animaux peut fournir, est -elle prodi- gieuse. Les pêcheurs l'estiment, pour les plus gros individus, de 70Q à 750 kilogrammes, [ 14 à 1500 livres].
Aussitôt
AUX TERRES AUSTRALES. $J
Aussitôt que l'animal est tué , on le dépouille ; puis , avec de larges tranchoirs bien acérés , on enlève la graisse par longues bandes, à-peu-près comme cela se pratique pour le dépècement de la Baleine : on coupe ensuite cette graisse en petits cubes, et on la fait fondre à petit feu dans d'immenses chaudières dressées à cet effet sur le rivage : lorsqu'elle a reçu le degré de cuisson jugé nécessaire, on la coule dans des tonneaux. Toute cette opération est si facile et si prompte, que les dix hommes établis sur l'île King pouvoient aisément, par jour, faire 3000 livres d'huile, y compris le temps de la chasse, du dépouillement, du dépècement et du transport. Aussi toutes les futailles qu'on avoit remises à ces hommes, étoient-elles pleines depuis long-temps lorsque nous arrivâmes à l'île King, et le chef de cet établissement se plaignoit de ce que ses armateurs ne lui fournissoient pas la vingtième partie de celles qu'il auroit pu remplir.
La quantité de substance oléagineuse qu'on retire de chaque Eléphant marin, est assez constamment proportionnée au volume de l'animal , quels que soient d'ailleurs son sexe et son âge ; mais elle est infiniment moindre dans tous les individus, à cette époque singulière de la mise -bas et de la lactation, où. les mâles et les femelles restent plusieurs semaines de suite sans prendre aucune nourriture. Quant à la qualité, on n'observe aucune différence bien sensible entre l'huile fournie par les jeunes ou par les vieux, par les mâles ou par les femelles : chez tous elle est également bonne.
ROGGERS, ANSON, PERNETTY , FoRSTER , CoRÉAL, &C. ,
s'accordent à la vanter, et véritablement elle est encore au-dessus des éloges qu'ils en ont faits. Préparée par les pêcheurs Anglois, l'huile du Phoque à trompe est limpide, inodore, et ne contracte point ce goût rance dont on ne sauroit jamais dépouiller l'huile de baleine ou de poisson. Employée pour les alimens de quelque nature qu'ils soient, elle ne leur communique aucune saveur désa- gréable; elle fournit à la lampe une flamme extrêmement vive et TOME 11. H
58 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pure, sans faire de fumée, sans exhaler l'odeur infecte de la plupart des huiles animales; enfin, elle dure plus que les autres produits de même nature ; car la seizième partie d'une pinte suffit pour entretenir une mèche ordinaire pendant douze heures. Ces détails m'avoient été communiqués par les pêcheurs Anglois , et nous avons pu nous-mêmes en reconnoître l'exactitude sur celle que leur chef, le brave Cowper, nous força d'accepter à notre départ 3. Toute cette huile est destinée pour l'Angleterre , où on l'emploie à divers usages économiques, mais particulièrement dans les manu- factures de drap , pour adoucir les laines ; elle s'y vend , nous ont dit les pêcheurs, 6 shillings 6 pences [7 livres 16 sous] le gallon \ Il paroît certain, d'après les observations de Mortimer, que l'importation en Chine de cette substance scroit très-avan- tageuse; et je ne doute nullement qu'elle ne devienne bientôt pour les Anglois un nouvel et précieux objet d'échange.
Quoi qu'il en puisse être de ce dernier aperçu, la pêche des Eléphans marins offre tant de facilité, elle exige si peu de capitaux, elle assure des bénéfices si considérables, que tout a concouru, depuis quelques années , à lui donner un développement rapide dans les régions Australes. Déjà , sur l'île King et sur celles du Nouvel-An, deux pêcheries sont en pleine activité; une troisième existe à la terre de Kerguelen ; un quatrième établissement de ce genre se trouve, m'a-t-on dit, sur la terre de Sandwich; d'autres
a « Nous gardâmes pour la friture l'huile quadrupedum adipi longe anteponenda, Prœter-
35 qu'on retire de ces animaux jeunes ( il quam en'nn qubd diutissime , etiam calidissimis
«parie des Eléphans marins ), et nous la diebus , conservari potest , nec rancoran aut
» trouvâmes aussi bonne que l'huile d'olive. » fœiorem ullum contraint. Excocta ita dulcis est
(Voy. de CorÉAL, tom. 1." , pag. 1S0.) etsapida, ut omne butyri desiderium excusserit ,
On peut appliquer à cette huile tout ce que sapore ferme ad oleum amygdalarum didchnn
Steller dit de celle de la Vache marine, accedit , iisdemque usibus omnibus quibus buty-
ou Mainate du Nord. Pinguedo crassa , gïan- rum , destinari potest. In lampade clarè absque
dulosa , consistens , candida : soli veto exposita fumo ac fcttore ardet. .( SThLLER, op. cit.
butyri mdiaiis instar flavescens : ut gratissimi pag. 328.)
odoris, ita et saporis est , adeo ut cum nulla b Cette mesure équivaut à-peu-près à quatre
mannonnn animalium conjundenda ; quin imo pintes, mesure de Paris.
AUX TERRES AUSTRALES. 59
viennent de se former à la terre des Etats *. Les Malouines ne sont plus étrangères aux pêcheurs Angiois ; et de nouvelles troupes de ces hommes actifs ne sauroient manquer de se fixer bientôt sur l'île Juan-Fernandez , s'ils n'y sont pas prévenus par les Espagnols.
Ainsi donc cette grande espèce de Phoques va se trouver attaquée sur tous les points à -la -fois; elle va subir par- tout des pertes effrayantes , et qui deviendront de plus en plus irréparables. Il ne lui restera pas même la ressource qu'ont les Baleines, celle de pouvoir, en se réfugiant au milieu des glaces des pôles, s'entourer, contre l'homme, des horreurs de la nature. En effet, une douce température est absolument nécessaire aux Phoques : la terre est leur séjour habituel ; après avoir été le berceau de leur existence , elle devient le théâtre de leurs amours , elle reçoit leurs derniers soupirs Avec de pareils besoins , comment pourroient-ils se sous- traire à la poursuite de leur principal ennemi ! . . . Pour eux, plutôt encore que pour les Baleines, doit se réaliser, sans doute, cette éloquente prédiction de l'un de mes premiers et de mes plus chers professeurs : « Cette grande espèce s'éteindra comme tant 33 d'autres; découverte dans ses retraites les plus cachées, atteinte 33 dans ses asiles les plus reculés, vaincue par la force irrésistible 33 de l'intelligence humaine , elle disparoîtra de dessus le globe : on » ne verra plus que quelques restes de cette espèce gigantesque ;
33 ses débris deviendront une poussière que les vents disperseront
» Elle ne subsistera plus que dans le souvenir des hommes et dans 33 les tableaux du génie. 33 (Lacepède, Histoire naturelle des Cétacés, j?ag. toi.)
Barrow, Nouveau Voyage en Afrique, Introduction.
H2
60 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Des Avantages que les Anglois retirent des Phoques des mers
Australes.
Ce n'est pas seulement par la singularité de l'organisation et des habitudes, par le gigantesque des formes et l'énormité des masses, que les Phoques des régions Australes méritent de fixer l'attention: devenus, depuis quelques années, l'objet d'un double commerce également précieux pour une grande nation rivale de la nôtre , ces animaux commandent un intérêt plus réel et plus par- ticulier. Sous ce dernier rapport aussi , je n'ai rien négligé de ce qui peut compléter leur histoire; mais pour faire mieux ressortir toute l'importance de ces nouvelles considérations , il est indispensable d'établir quelques idées générales sur le commerce de l'Europe avec la Chine : il s'en faut beaucoup , ainsi qu'on le verra bientôt, que cette courte digression soit étrangère à notre objet.
Ce commerce, qui successivement a passé des Portugais aux Hollandois, et de ceux-ci aux Anglois, a pris, dans ces derniers temps sur-tout , un développement si prodigieux , il s'exerce d'une manière si particulière, qu'il devient de plus en plus impossible d'en calculer les résultats ultérieurs sur l'état politique de l'Europe. Ce ne sont plus quelques bâtimens qui s'y trouvent employés aujourd'hui; ce sont des flottes de trente, quarante et même cin- quante vaisseaux, presque tous d'un très-fort tonnage, armés chacun de vingt, trente ou même quarante pièces de canon; montés par de nombreux équipages , capables , en un mot , de prêter le côté à des frégates et même à des vaisseaux de ligne a. Les dernières affaires de l'Inde ont dû convaincre tous les esprits de la haute importance, ou plutôt de l'énormité du commerce de l'Europe avec la Chine : les observations de Lettsom, consignées dans le précieux mémoire de M. Desfontaines sur le thé, le
3 Voye^ les dépêches de l'amiral Ll N o I S sur son combat contre la flotte de la Chine.
AUX TERRES AUSTRALES. 61
prouvent d'une manière non moins évidente. On y voit, en effet, que la quantité de cette dernière substance, importée de Chine en Europe depuis 1776 jusqu'en 1794* a été annuellement de 20, 25, 30 et même 36 millions de livres pesant : or, quel que soit le prix auquel on veuille porter maintenant cette marchan- dise , il n'en sera pas moins prodigieux. Qu'on y ajoute ensuite la valeur de ces riches cargaisons des plus belles soies, dont nos manufactures de gazes, de blondes, &c. ne sauroient se passer; de toutes celles que, d'après le rapport fait au Gouvernement par M. Verninac, préfet du Rhône, nous sommes forcés d'acheter à grands frais de la compagnie Angloise pour l'usage de nos fabriques de Lyon ; qu'on y ajoute encore toute la valeur de ces nankins également inimitables, soit pour la qualité du tissu, soit pour celle de la teinture; et l'on conviendra sans doute que, sans parler des vernis, du camphre, de l'encre, de la porcelaine, des étoffes de soie, de l'ambre, du musc, des drogues médicinales, et de quelques autres objets de moindre valeur, le commerce de la Chine est le plus considérable qui se soit jamais fait avec un seul pays.
Par malheur l'inconvénient qu'il porte avec lui est tellement grave, que si l'Europe ne parvient pas à y remédier, elle sera con- trainte peut-être de renoncer à ses rapports avec, la Chine, faute des moyens nécessaires pour les entretenir. Ce dernier empire , en effet , avec une surface presque égale, en y comprenant la Tartane Chi- noise , aux deux tiers de l'Europe, avec une population de 70 à 80 millions dhabitans3, réunit sur son sol excessivement varié, tous les objets nécessaires à ses besoins. Un orgueil national extrême , concourant d'ailleurs avec la religion et les lois à con- sacrer le mépris pour les nations étrangères, il en résulte que la voie
1 Caréri porte la population de l'Empire comprendre dans ce nombre exorbitant la po-
Chinois à 300 millions : PiNKERTON va plus pulation de la Tartarie Chinoise et du Tibet,
loin encore ; il compte jusqu'à 333 millions Tous ces calculs paraissent exagérés, pour ne
d'habitans en-deçà delà grande muraille, sans pas dire absurdes.
6i VOYAGE DE DÉCOUVERTES
des échanges, cette base essentielle du commerce des peuples, est presque entièrement nulle avec les Chinois. Des étoffés gros- sières de coton , du poivre , du sandal , du câlin , du riz , des tripans, de l'opium, des dents d'éléphant, de la cire, sont à-peu- près les seuls produits que l'Inde et les Moluques fournissent à la Chine ; et ces objets, à l'exception de l'opium et du sandal , sont généralement de peu de valeur. D'Europe, on y transporte quelques draps, de l'azur, de l'alun, du soufre, de l'étain, du corail, et un petit nombre d'autres articles de moindre importance. Tous ces objets réunis équivalent à peine à la douzième partie du prix d'achat des marchandises embarquées sur les vaisseaux Européens ; le reste se paie exclusivement en numéraire , et les négocians les plus ins- truits dans ce genre de commerce, estiment de 4° à 50 millions, au moins , le tribut d'argent que l'Europe et l'Amérique versent chaque année en Chine. Qu'on calcule maintenant la progression de ce commerce depuis trente ans, et l'on sentira que si les pro- duits des mines du Brésil et du Pérou venoient à changer de direc- tion, le commerce de l'Europe avec la Chine seroit bientôt anéanti.
Le Gouvernement Anglois, plus que ses foibles rivaux les Amé- ricains a et les Danois, a dû sentir combien les bases sur lesquelles repose le commerce de la Chine , sont ruineuses : il n'a rien négligé pour le ramener au principe général des échanges ; et s'il n'a pas complètement encore atteint à son but , du moins il a su se procurer de puissans palliatifs contre un si grand mal.
Les objets d'échange pouvoient être tirés de l'Europe elle-même
a Négocians habiles, navigateurs économes leur concurrence Déjà les plaintes des
et courageux, les Américains, depuis quelques armateurs Britanniques se sont élevées à cet
années, sont devenus des rivaux incommodes égard ; déjà des moyens ont été proposés au
pour les Anglois. En partageant avec ces der- Gouvernement pour exclure les Américains
niers le bénéfice du commerce des fourrures à des mers du Sud , et ruiner ainsi leur com-
la côte N. O. d'Amérique, et le bénéfice plus merce à Cantoung Dans le tableau
considérable encoredes pêches du grand Océan général des colonies Angloises aux terres Aus-
Austral, ils sont parvenus à multiplier leurs traies, nous insisterons plus en détail sur cet
relations avec la Chine, et à faire redouter objet intéressant.
AUX TERRES AUSTRALES. 63
ou des autres parties du monde. C'est pour les premiers que l'expédition du lord Macartney fut spécialement résolue. Sous prétexte des présens à faire , les vaisseaux le Lion et l'Indostan furent encombrés de tout ce que nos climats pouvoient offrir de plus précieux et de plus parfait en produits du sol , des arts et des manufactures. On fit naître avec adresse de fréquentes occasions d'étaler ces objets aux yeux des Chinois : soins inutiles ! Macartney lui-même est forcé d'en convenir ; il ne put inspirer à la nation , à la cour, le goût d'aucune des choses qu'il avoit apportées dans ses navires.
Pour ce qui concerne les productions étrangères , l'Angleterre vient d'obtenir des succès plus importans. En effet, les fourrures ont été de tout temps d'un grand prix à la Chine. Après le Canada, si malheureusement perdu pour la France, la côte N. O. de l'Amé- rique donne les pelleteries les plus belles et les plus faciles à obtenir. A la faveur de leurs foibles établissemens sur ces rivages, les Espa- gnols en avoient fait long -temps le principal commerce, sans y donner cependant toute l'extension dont il est susceptible. Sous des prétextes frivoles , l'Angleterre arme tout -à- coup, en 1790, une des plus belles escadres, dit Vancouver lui-même, qu'on eût encore vues dans ses ports ; et profitant de la terreur et de la foi- blesse du Gouvernement Espagnol pris au dépourvu, elle le force à lui livrer le port de Cox, celui de Nootka - Sound , devenu le principal entrepôt du commerce des fourrures, et à reconnoître, en faveur de la Grande-Bretagne , le droit illimité de trafiquer tout le long du reste de la côte d'Amérique au Nord de Nootka.
Dans le même temps, l'Angleterre établissait à la Nouvelle-Hol- lande des colonies, qui, sous un rapport semblable, lui garantis- soient des avantages plus précieux encore. Tous les voyageurs, en effet, avoient successivement parlé de l'énorme aflluence des Pho- cacés et des Cétacés vers les régions Australes. Les fourrures des Phoques, sans être comparables aux pelleteries de la côte N. O. et
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du Canada, n'en étoient pas moins à la Chine d'un débit très-avan- tageux , et la facilité de les obtenir devoit suffisamment compenser l'infériorité de leur valeur. Les espérances du Gouvernement Anglois n'ont point été trompées. Chaque jour ce commerce prend un développement plus rapide, et les profits en deviennent, pour ainsi dire, incalculables. Eh ! comment pourroit-il n'en être pas ainsi d'une spéculation peu dispendieuse , si facile et si prompte à réaliser î « A midi, je descendis à terre avec quarante hommes » , dit Coréal, «nous entourâmes les Loups marins, et en une demi-heure nous » en tuâmes quatre cents. » (Voy. de Coréal, tom. il, pag. 1S0.) « Pendant les huit jours que nous restâmes dans la rade de Vla- » ming » , dit Mortimer , ce nous tuâmes douze cents Phoques , ^ dont nous emportâmes les peaux après les avoir fait sécher au yy soleil ; et si nous eussions pu donner quelques jours de plus à y> cette chasse, nous en aurions tué sans peine plusieurs milliers3. » Or, ces fourrures , dont on peut se procurer si facilement des milliers en quelques jours, se vendent à la Chine de 2 piastres et demie à 3 piastres, c'est-à-dire, de 12 à 16 francs la pièce, et les cargaisons en sont d'un débit certain et rapide. Les Chinois en paient la valeur avec du numéraire , qui est employé à l'acqui- sition des marchandises de retour. Par cette sorte d'échange , qui devient chaque jour plus considérable, l'Angleterre est parvenue du moins à diminuer de beaucoup , pour son propre compte , la proportion des espèces qu'elle étoit obligée de laisser annuel- lement à la Chine15. Sous ce rapport, la Nouvelle -Hollande est
? Tous les endroits étoient également bons quantité , qu'on en voit souvent tous les
pour chasser les Veaux marins , car toute ïa ro<?hers couverts. ( Frézier, Voy. à la mer
côte en étoit couverte. ( Cook , 2.c Voy. , du Sud, pag. 74. ) tom. vin, pag. sj. ) b Avant la guerre précédente avec I'Es-
Toutes les îles voisines delà terre des Etats pagne, l'Angleterre étoit parvenue à retirer
sont remplies de Lions de mer, d'Ours de de la compagnie des Philippines, en échange
r»ier, &c. (Cook, 2.« Voy., tom. VIII, des marchandises de l'Europe et de l'Inde
pag. 6i.) qu'elle fournissoit à cette compagnie, une
Les Loups marins s'y trouvent en si grande portion de l'argent nécessaire au commerce
devenue
AUX TERRES AUSTRALES. 6$
devenue pour elle de la plus haute importance ; et son acte de prise de possession de tout l'Océan Austral , qui paroît d'abord illusoire, est, en effet, un chef-d'œuvre de politique. A la faveur de ce titre solennellement proclamé par-tout, la Grande-Bretagne peut écarter à son gré toutes les nations Européennes de ce vaste et précieux théâtre de ses pêches. Nous en avons rapporté dans le chapitre précédent une preuve aussi triste qu'évidente.
Tandis qu'avec les fourrures du Nord de l'Amérique, réunies à celles des régions Australes , l'Angleterre va solder à Canton une partie des marchandises qu'elle en tire, et qu'elle doit nous revendre à haut prix, la chasse de quelques autres espèces d'animaux marins lui procure en Europe des bénéfices plus directs encore et non moins importans. Peu satisfaite d'exploiter presque exclusivement aujourd'hui la pêche du Cachalot et de la Baleine au Nord, elle vient d'envahir cette même branche de commerce dans l'hémis- phère Austral. Je reviendrai ailleurs sur ces pêches également avantageuses du détroit de Magellan, de la côte de Natal, de la terre de Kerguelen , de la terre de Sandwich , et sur-tout de la Nouvelle-Zéelande ; je dois me borner, en ce moment, aux avantages du même genre que la nation Britannique retire des Phoques.
Indépendamment du Phoque à trompe, il en est deux autres espèces qui ne fournissent pas une moindre quantité d'huile : c'est le Lion marin proprement dit [Otaria Leonina, N.] , qui se trouve
Britannique avecla Chine. Dans ces dei> Chinois; Ceylan, Amboine et Banda leur
niers temps, les Anglois avoient obtenu des assuraient le monopole exclusif des plus riches
avantages encore plus précieux : maîtres de la épiceries ; et par leur domination dans l'Inde
presqu'île de l'Inde, du cap de Bonne-Espé- et dans le golfe Persique, ils faisoient presque
rance et de la côte de Natal, ils l'étoient aussi exclusivement la vente de l'opium.. . . Ainsi,
du commerce de l'ivoire ; la conquête des îles l'univers entier étoit mis à contribution , pour
de Timor et de Solor leur avoit livré d'im- donner au commerce de l'Angleterre avecla
menses forêts de bots de s'andal et beaucoup Chine ce développement prodigieux qu'il a
de cire ; Ternate leur fournissoit des cargai- reçu dans ces derniers temps.. . . sons inépuisables du poivre le plus estimé des
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66 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
sur la plupart des îles Australes , et le grand Phoque des îles S.1 -Pierre et S.1 -Paul d'Amsterdam [Phoca Resima , N.] , dont Macartney, Cox et Mortimer nous ont successivement donné l'intéressante histoire. Ces trois espèces de Phocacés , les plus grandes que nous connoissions jusqu'à ce jour, ne peuvent à la vérité servir, par leur fourrure , les projets de l'Angleterre ; mais la qualité de l'huile qu'on en retire , la facilité de sa préparation , l'énorme quantité que chacun de ces animaux en fournit , &c. , tout concourt à leur donner une importance non moins grande qu'aux espèces à fourrures plus belles. La pêche de ces derniers amphibies offrira bien plus d'avantages encore, -s'il est vrai, comme l'assure Mortimer, qu'elle puisse devenir en Chine un nouvel objet d'échange; mais, en attendant, l'importation de cette huile en Europe procure aux armateurs Anglois des bénéfices d'autant plus considérables , qu'ils peuvent la fournir à des prix beaucoup moindres que les armateurs des autres nations, qui se trouvent réduits à glaner au milieu des régions épuisées du Nord. Ainsi donc, tout tend à concentrer de plus en plus ces pêches lointaines et lucratives entre les mains de l'Angleterre. Un intérêt plus puissant encore que celui du gain lui commande cette politique et ces efforts. « En effet » , dit avec raison M. de Fleurieu, « chez nos rivaux, on compte y> pour beaucoup , on cqmpte pour tout de donner la plus grande » activité au commerce et à la marine qui l'alimente , et toute l'ex- » tension possible à la navigation, et sur- tout à la grande navi- » gation où s'élève cette innombrable pépinière de matelots, qui, » endurcis de longue main à la fatigue et aux dangers, et versés » ensuite sur les vaisseaux de l'Etat , ces citadelles mouvantes de » la Grande-Bretagne, assurent à-Ia-fois son indépendance et » sa domination. » (Fleurieu, Voyage de Marchand, tome n, page (fjj.)
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CHAPITRE XXIV.
Retour à la Terre Napoléon : Ile Décris.
[Du 2.J Décembre 1802 au i.cr Février 1803.]
Quelque importans qu'eussent été nos premiers travaux à la terre Napoléon, ils n'embrassoient cependant pas tous les détails de cette terre immense; la saison trop avancée, la grandeur de notre navire , ia fréquence des orages et les vents contraires ne nous avoient pas permis de compléter la reconnoissance de l'île Decrès et des deux golfes qui sont à l'opposite. Ce fut vers ce point intéressant de la Nouvelle-Hollande que nous limes route, après avoir opéré notre jonction avec le Casuarina , dans la matinée du 27 décembre, ainsi que je l'ai dit ailleurs.
L'atmosphère étoit chargée de brumes épaisses , et les vents étant peu favorables, nous eûmes beaucoup de peine à doubler l'île King par le Sud. Dans la matinée du 28, le Casuarina faillit pi. 1 /«, n.° 14. se perdre contre deux rochers d'une grande élévation , mais qui se trouvoient tellement enveloppés de vapeurs, qu'on ne put les apercevoir qu'au moment où il n'étoit plus possible de les fuir : un canal, large à peine de 200 toises, séparoit ces roches formi- dables; il fallut s'y jeter : heureusement il étoit profond, et notre conserve put échapper au désastre qui la menaçoit. A cette époque, le baromètre se soutenoit de 281, 21 à 28p 31 , et le thermomètre ne s'élevoit guère au-dessus de 1 z° , bien que nous fussions alors dans une saison correspondante à la fin du mois de juin de nos climats.
Du 29 au 31 décembre, l'humidité continua, et ce dernier jour fut marqué par une de ces illusions d'optique dont l'histoire des voyages offre plusieurs exemples. Une immense écharpe de vapeurs, fixée à l'horizon, présentoit si parfaitement l'apparence
I 2
68 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'une terre, que tout le monde à bord des deux navires y fut trompé. De toute part on croyoit distinguer les caps, les pitons et les enfoncemens divers qui constituent un grand système de côtes ; mais après avoir couru pendant plusieurs heures vers ces rivages fantastiques, nous reconnûmes notre erreur, et nous nous empressâmes de reprendre la route que nous avions si mal à propos changée.
Le 2 janvier 1803, nous eûmes connoissance des terres qui
pj. 1 Us, n.° 9. forment l'extrémité la plus orientale de l'île Decrès. Cette île est , de toutes celles qui se rattachent au système de la Nouvelle-Hol- lande, la plus grande qui soit connue : elle a près de 100 milles de longueur de l'Est à l'Ouest, sur une largeur de 30 milles environ du Nord au Sud, et sa circonférence n'a pas moins de 300 milles ; elle s'étend de 350 32' à 360 f de latitude Sud, et de 134° i<4'
pu. à 1350 50' de longitude à l'Est du méridien de Paris. Toute sa
côte méridionale est exposée, sans abri, aux flots impétueux du
pi. ibh, n.°8. grand Océan Austral; le golfe Joséphine lui correspond vers le Nord, et le détroit de Colbert, à l'Est, la sépare de la presqu'île Fleurieu; à l'Ouest, la grande presqu'île Cambacérés lui est oppo- sée , et le détroit de Lacepède présente sur ce point son magni- fique canal.
pi. 1 Ms, n.° 9. Toute la côte septentrionale de cette île ayant été déjà recon- nue dans notre précédente campagne à la terre Napoléon, nous vînmes attaquer d'abord le cap Sané, le plus oriental de l'île, et commençâmes, aussitôt après, nos opérations à la côte Sud. Vingt milles environ à l'Ouest du cap Sané, se présente une baie très- large , mais peu profonde et peu sûre , que nous nommâmes Baie d'Estrées; le cap Linoïs en forme la pointe Australe.
Le 3 à midi, nous nous trouvions déjà par le travers du cap- Sud de l'île Decrès; il fut appelé Cap Ganiheaume : deux petits îlots, tout cernés de récifs, en sont à peu de distance et dans le S. S. E. La baie Vivonne, que nous découvrîmes ensuite, a quatre ou cinq
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lieues d'ouverture ; mais, comme la précédente, elle est peu pro- fonde, et ne sauroit fournir aucun abri contre les vents impétueux qui dominent dans ces régions. A cinq ou six milles au large de cette baie, et vers sa pointe occidentale, on aperçoit une grosse chaîne de récifs , que nous rangeâmes à très-peu de distance.
Du cap Kersaint, qui termine à l'Ouest la baie Vivonne, jusqu'à la hauteur du cap du Conëdic , dans une étendue de plus de trente milles, l'île Decrès court à-peu-près Est et Ouest, sans offrir aucun détail remarquable. La mer brise avec violence le long de cette côte, et l'on observe çà et là des récifs qui paroissent très-rappro- chés du rivage : cependant un de ces récifs , qui gît par le travers d'un petit cap que nous avons nommé Cap Bongner , s'avance à plus de trois lieues au large, et présente un danger d'autant plus à craindre, qu'il se trouve plus à fleur d'eau. Le cap du Couëdic lui- même est défendu par une double chaîne de brisans , et les îlots du Casiiarina sont pareillement environnés de récifs, La baie Maapertiiïs ', comprise entre le cap du Couëdic et le cap Bedout , offre la même configuration que les précédentes , et ne mérite pas plus d'intérêt qu'elles.
Au-delà du cap Bedout, qui forme la pointe la plus occiden- tale de l'île, on découvre une ravine profonde, qui paroît servir de lit à quelque torrent : nous la nommâmes Ravine des Casoars , du PI- llt> % î (H- grand nombre des animaux de ce genre qui existent sur l'île Decrès. pi.xxxvi, xli.
Le 4 au matin, nous doublâmes le cap N. O., que nous consa- crâmes sous le nom de Cap Borda: de ce point, nous vîmes la pi. m , H- i (g)- côte se diriger vers l'Est, en présentant plusieurs caps peu saillans, qui reçurent les noms de Cap Forbin, Cap Prony , Cap Cassini , Cap d Estaing et Cap Vendôme ; ce dernier forme à-la-fois l'extrémité Nord de l'île et la pointe occidentale d'une grande baie que nous nommâmes Baie Bougainvi/le , en l'honneur du respectable doyen dçs navigateurs François : nous y mouillâmes le 6 janvier au matin.
Cette baie, située vers la pointe N. E. de l'île Decrès, est le pu/», n.«9.
70 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus considérable de tous les enfoncemens que présente l'île ; elle en est aussi le plus important sous tous les rapports ; sa situation Ja met à l'abri des vents du S. O. , et son étendue la rend propre à recevoir des flottes nombreuses ; elle a plus de 20 milles d'ouverture , sur une profondeur de 8 à 10 milles ; le brassiage y varie de 9 a 12 brasses, et le fond est par- tout d'un sable vaseux, mêlé d'herbage, et d'une très-bonne tenue. Dans la partie occidentale de cette baie, se trouvent deux anses renjar- quables : l'une, très -étroite et plus profonde, fut appelée Anse des Hauts-fonds , à cause de ceux qui l'obstruent; l'autre, plus large et plus libre, servoit particulièrement d'asile à des troupeaux nom- breux d'animaux amphibies ; nous la nommâmes Anse des Phoques. Une espèce de gros cap très-saillant (cap des Kanguroos ) occupe le milieu de la baie, et sépare cette dernière anse d'un petit port extrêmement irrégulier, presque par- tout obstrué de bancs de sable , mais dont les eaux paisibles nourrissent d'innombrables légions de Pélicans : nous lui avons donné le nom de Port Daché. Le cap Delambre termine à l'Est la baie Bougainville. Deux milles environ au-delà de ce dernier cap, se trouve la petite Anse des Sources, qui mérite une mention particulière, parce que c'est ie seul point de l'île sur lequel nous ayons pu nous procurer quelque eau douce. Plus loin est la baie du Gnai-Trouin , de .3 ou 4 milles d'ouverture et d'une profondeur à-peu-près égale , dans l'intérieur de laquelle nous avions déjà mouillé l'année précédente. A ce dernier point, la côte, en s'inclinant vers le S. S. E. , va rejoindre le cap Sané, dont nous avons parlé d'abord. De cette configuration compliquée de la partie orientale de l'île Decrès, il résulte que tout l'espace compris entre le port Daché et ce dernier cap , forme une presqu'île de 2 5 milles de long , sur une lieue de large dans la partie la plus étroite, et que nous avons nommée Presqu'île de la Galissonnière , en mémoire du vainqueur de l'amiral Bing,
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Je viens d'esquisser rapidement le tableau géographique de l'île Decrès; l'histoire physique et météorologique de cette grande île va maintenant nous occuper.
C'est un bien singulier phénomène que ce caractère de mono- tonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses parties de la Nouvelle-Hollande, et sur les îles nombreuses qui s'y rat- tachent ; un tel phénomène devient plus inconcevable encore par ie contraste qui existe entre ce vaste continent et les terres voi- sines. Ainsi, vers le N. O. nous avions vu les îles fertiles de l'ar- chipel de Timor offrir à nos regards étonnés leurs hautes montagnes, leurs rivières , leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes , lorsqu'à peine quarante-huit heures s'étoient écoulées depuis notre départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi, vers le Sud , nous avions admiré les puissans végétaux de la terre de Diémen et les monts sourcilleux qui s'élèvent sur toute la surface de cette terre : plus récemment encore, nous avons célébré la fraîcheur de l'île King et sa fécondité. ... La scène change ; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande ; et pour chaque point de nos observations, il faudra désormais reproduire ces sombres tableaux, qui tant de fois ont déjà fatigué l'esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils affligent le navigateur.
L'île Decrès ne présente , en effet , malgré sa grande étendue , aucune espèce de montagnes proprement dites ; la charpente entière du pays se compose de collines plus ou moins élevées, mais dont les sommets sont presque par-tout réguliers et uniformes. Tout le long de la côte méridionale, ces collines se développent sur un seul plan de 2 à 300 pieds de hauteur perpendiculaire. Les pentes en sont tellement unies, que dans leur partie supérieure elles paroissent glissantes; mais au bord de la mer, ces mêmes collines sont taillées à pic, et s'élèvent presque par -tout comme un rempart. Leurs couleurs sont tristes et sauvages ; elles varient du gris au brun ;
Jï VOYAGE DE DÉCOUVERTES
ou même au noirâtre; les espaces moins rembrunis sont d'un jaune d'ocre plus ou moins sale.
pj. m^fig. j (h). Du cap Bedout jusqu'à la ravine des Casoars, les terres n'offrent qu'un seul plan de collines parfaitement semblables à celles de la partie Sud, mais plus hautes; et bien qu'elles soient dépourvues de toute espèce d'arbres , on y distingue pourtant çà et là quelques traces de verdure. A travers cette chaîne , la ravine des Casoars laisse apercevoir, dans l'intérieur, d'autres collines dont quelques parties sont boisées. La côte du Nord est aride et nue comme celle du Sud, et se montre par- tout avec une constitution ana- logue,
pi. îiis, n.° j, Les rivages de la baie Bougainville sont formés eux-mêmes de collines peu élevées ; mais la verdure qui les couvre et les forêts dont les sommités se montrent sur divers points, donnent à cette partie de l'île un aspect plus riant et plus agréable.
Telle paroît , aux yeux du navigateur qui la circonscrit dans sa route, la plus grande île de la Nouvelle-Hollande : cependant, le tableau que je viens de tracer, rigoureusement exact pour toutes les côtes de cette île , seroit devenu , sans doute , plus intéressant et plus varié , s'il nous eut été possible de pénétrer dans l'intérieur du pays , pour en observer la constitution physique et les pro- ductions diverses.
Dépourvue de montagnes , étrangère à cette végétation active qui développe l'humidité de la terre et l'entretient , l'île Decrès nous a paru presque entièrement manquer d'eau douce ; il est vrai que nous nous trouvions alors dans la saison la plus chaude de l'année : nous parvînmes cependant , en creusant quelques trous dans la petite anse des Sources, à nous procurer une quantité d'eau suffisante pour notre consommation journalière.
Ce n'est pas seulement le long des rivages que l'île Decrès , à l'époque dont je parle , étoit privée d'eau douce ; il est une particu- larité de l'histoire des animaux qui la peuplent, qui sembleroit
annoncer
AUX TERRES AUSTRALES. 73
annoncer que cette disette étoit alors, sinon absolue, du moins bien générale dans l'intérieur du pays. En effet, aussitôt que la chaleur du jour commençoit à se calmer, on voyoit accourir du fond des bois de grandes troupes de Kanguroos et de Casoars , qui ailoient demander à l'océan une boisson que la terre leur refusoit sans doute.
Cette rareté des eaux, le peu d'élévation du sol, la foiblesse générale de la végétation , concourant , sur ces rivages , à rendre plus vive la chaleur de l'atmosphère , il n'est pas étonnant que le terme moyen de nos observations thermométriques ait été , pour midi, de i8°,7. Le 20, le 25, le 27, le 29 et le 30 janvier furent sur -tout des journées très- chaudes ; le mercure, à l'ombre et à deux heures de l'après-midi, s'éleva sur l'île jusqu'à 27°,^ ; les vents de terre , c'est-à-dire, ceux du N. E., du N. N. E. , de l'E. N. E. , dominoient alors , et nous pûmes nous convaincre qu'ils parti- cipoient de la nature des vents brûlans qui désolent l'intérieur de la Nouvelle-Hollande.
L'atmosphère, sur les côtes arides et déprimées de l'île Decrès, s'est montrée presque toujours d'une sérénité parfaite : à peine, dans l'espace de vingt-huit jours, avons-nous eu quelques instans d'une pluie légère ; et le 15 janvier, un foible orage qui nous arri- voit de l'Ouest , fut dissipé aussitôt pour ainsi dire qu'il eut touché les rivages de l'île. La marche de l'hygromètre fut conforme à l'état de l'atmosphère , et les variations de cet instrument , comprises entre 68 et 94°, nous donnèrent pour terme moyen 82°,o5 : mais de tous les résultats que nous obtînmes en ce genre , le plus précieux, sans doute, fut la marche rapide de l'aiguille vers la sécheresse, au moment où les vents du N. E. souffloient avec force dans l'après-midi du 29 : de 94 elle rétrograda jusqu'à 68°.
De ces faits remarquables , et des observations analogues que nous aurons à rapporter dans le chapitre xxv, nous pouvons donc déduire la conséquence suivante :
tome n. K
74 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
« Les vents qui traversent la Nouvelle-Hollande du N. E. au » S. O., du N. N. E. au S. S. O., et de i'E. N. E. à l'O. S. O., » sont, pour la terre Napoléon, des vents chauds et secs. »
Que si l'on cherche maintenant à comparer ces résultats de nos recherches météorologiques sur l'île Decrès avec ceux du même genre que nous avons obtenus à l'île King, on trouve que le ther- momètre s'est élevé de i ib,5 plus haut sur la première de ces îles que sur la dernière ; que le terme moyen de la chaleur, qui n'avoit été que de i4° dans la haie des Eléphans, est de i8°,y pour l'île Decrès; et que celui de l'humidité est, à ce dernier point, de i8°,28 moindre que sur l'île King. Sans doute de telles différences ne sauroient dépendre de la position de deux endroits si voisins; mais on en trouve la cause réelle dans la constitution opposée des deux îles que je compare. Ainsi , tout s'enchaîne dans l'ob- servation des phénomènes de la nature : la connoissance de l'état physique du sol éclaire ici l'histoire météorologique de l'île, et toutes les deux ensemble vont prêter d'utiles secours au natu- raliste.
Les produits minéraux de l'île Decrès, moins variés que ceux de l'île King, offrent plus d'intérêt que ces derniers ; ils se com- posent essentiellement de diverses espèces de schistes primitifs, entre les couches desquels se trouvent quelques veines de quartz opaque, le plus ordinairement blanchâtre, et quelquefois rougeâtrè. pi. i lus , n.° <). Toute la partie occidentale de la baie Bougainville est princi- palement composée d'un grès ferrugineux rouge et très-dur : c'est à cette roche singulière que le cap des Kanguroos, celui du Géo- graphe , le cap Rouge et le cap Vendôme doivent la teinte rou- geâtrè et sombre qui les fait distinguer au loin.
Deux autres espèces de grès existent encore sur l'île Decrès : l'une, primitive, quartzeuse et très - compacte , forme des parties de côtes assez étendues; l'autre, secondaire, calcaire et moins dure, joue dans l'histoire géologique du sol un rôle sinon plus important,
AUX TERRES AUSTRALES. 75
au moins plus singulier que la première espèce. C'est au milieu de cette roche que sont enfouis des arbres, on pourrait dire même des portions entières de forets pétrifiées. ... En plusieurs endroits où les dunes sont taillées à pic, on distingue parfaitement les troncs de ces arbres; on peut en suivre les plus petits détails; on voit leurs rameaux, également pétrifiés, s'enfoncer et se perdre dans la gangue commune : il n'est pas jusqu'aux plantes parasites et grimpantes , qu'on ne retrouve dans le même état de pétri- fication, et serpentant autour des arbres dont il s'agit. Sur quelques points, les dunes gréeuses se sont éboulées; les décombres en ont été successivement entraînés par les eaux, dispersés par les vents : le sol s'est aplani , et présente des surfaces plus ou moins égales et quelquefois très - étendues. Là se montrent , d'une manière plus remarquable encore, les pétrifications singulières que je décris. Coupés naturellement au niveau du sol, les troncs des arbres for- ment comme de larges mosaïques : en examinant ces troncs avec beaucoup de soin, on y reconnoît encore les diverses couches du tissu ligneux L'esprit étonné s'arrête sur un si grand phéno- mène , et cherche à découvrir dans la nature le principe et les agens
d'une telle métamorphose Nous dirons, dans le chapitre xxvu,
quels paraissent être ces agens ; contentons-nous ici d'avoir exposé les faits.
Sur plusieurs points d^ la baie Bougainville , on rencontre deux espèces de pierres calcaires : l'une, d'un grain plus serré, d'un tissu plus homogène, se rapproche de la nature des grès; l'autre ressemble davantage aux substances crétacées. Ces pierres calcaires sont ordinairement superposées aux roches schisteuses, ainsi qu'aux grès primitifs : on les observe à plus de 50 ou 60 pieds au-dessus du niveau de la mer, et à cette élévation elles contiennent une grande quantité de détritus et de débris de coquilles pétrifiées.
Le sable du rivage est très-fin , de nature quartzeuse , mélangé d'environ une cinquième partie de terre calcaire fortement atténuée.
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j6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Ce sable, repoussé du bord de la mer par les vents et par les eaux , s'élève, sur une grande partie du rivage, en dunes de 60 à 80 pieds de hauteur. Je reviendrai, dans un des chapitres suivans, sur ce sable, sur ces dunes, et nous verrons leur histoire se rattacher d'une manière intéressante à celle des pétrifications.
Dans le fond de la grande baie qui nous occupe, on rencontre des forets qui paroissent se prolonger assez loin vers l'intérieur du pays, et qui se composent, comme toutes celles de ces régions lointaines, de diverses espèces d'Eucalyptus, de Banksia, de Phébalium, de Mimosa, de Casuarina, de Métrosidéros, de Leptospermes, deSty- phélia, deConchium, deDiosma, d'Hakéa, d'Embothrium, &c. &c. Parmi ces arbres, et sur-tout parmi les plus gros , il en est un grand nombre qui sont si complètement gâtés à l'intérieur, qu'ils ne sau- roient être employés à aucune sorte d'usage ; cette altération m'a paru généralement dépendre de la maigreur du sol, qui ne fournit point à ces végétaux une quantité suffisante de sucs nutri- tifs, lorsque, parvenus à de fortes dimensions, ils exigent plus d'humidité .pour leur entretien. Que dirai-je de l'inutilité des forêts de l'île sous le rapport de la nourriture de l'homme et des animaux ! Elles partagent ce triste caractère avec toutes celles de la Nouvelle-Hollande et des îles qui en dépendent ; caractère d'autant plus inconcevable, que ces régions lointaines nourrissent un plus grand nombre de végétaux magnifiques.
Nulle trace du séjour de l'homme ne se fait remarquer sur les rivages qui nous occupent , et nous n'y avons vu que trois espèces
pi. xxxni. de mammifères : l'une appartient au joli genre des Dasyures; les deux autres sont nouvelles et paroissent être les plus grandes de
pi. xxvn. la famille singulière des Kanguroos. Plusieurs de ceux de ï'ile Decrès sont de la hauteur d'un homme et plus, lorsqu'assis sur les jambes de derrière et sur la queue, ils tiennent leur corps perpen- diculaire. Favorisée par l'absence de tout ennemi , la multipli- cation de ces grands quadrupèdes a été considérable dans cette
AUX TERRES AUSTRALES. jj
île ; ils y forment de nombreux troupeaux. En quelques endroits plus habituellement fréquentés par eux, la terre est tellement foulée, qu'on n'y voit pas un brin d'herbe. De larges sentiers ouverts au milieu des bois viennent aboutir de tous les points de l'intérieur au rivage de la mer ; ces sentiers, qui se croisent dans tous les sens , sont par-tout fortement battus; on pourroit croire, en les voyant d'abord, qu'une peuplade nombreuse et active habite dans le voisinage.
Cette abondance de Kanguroos rendant leur chasse aussi facile que profitable, nous pûmes nous en procurer vingt -sept, qu'on embarqua vivans à bord de notre navire , indépendamment de ceux qui furent tués et mangés par l'équipage. Cette précieuse acquisition ne nous coûta ni munitions, ni fatigue ; un seul chien, nommé Sport , fut notre pourvoyeur : formé par des pêcheurs Anglpis à ce genre de chasse , il poursuivoit les Kanguroos ; et lorsqu'il les avoit joints , il les tuoit aussitôt , en leur déchirant les artères jugulaires. Il ne falloit rien moins que la présence et les cris du chasseur pour arracher la victime à une mort certaine. Avec un tel chien, avec une telle méthode de chasse, il n'est pas douteux que plusieurs hommes établis sur l'île Decrès auroient pu s'y procurer une nourriture abondante; on conçoit même que Ja race innocente et foible des Kanguroos seroit infailliblement détruite en peu d'années par quelques chiens de l'espèce de celui dont je parle.
Parmi les Phocacés nombreux qui peuploient les rivages de l'île , on distinguoit sur -tout une nouvelle espèce du genre Otarie a, qui parvient à la longueur de 30 à 32 décimètres [9 à 10 pieds]. Le poil de cet animal est très - court , très-dur et très - grossier ; mais son cuir est épais et fort , et l'huile qu'on prépare avec sa graisse est aussi bonne qu'abondante. Sous l'un et l'autre rapport, la pêche de cet amphibie ofFriroit de précieux avantages ; il en
1 Otaria cinerea , N.
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est de même de quelques autres espèces de Phocacés plus petites qu'on trouve également en très-grand nombre sur ces bords, et qui portent des fourrures de bonne qualité. Dans le cas d'une spécu- lation de ce genre , l'anse'des Sources procureroit aux pêcheurs assez d'eau pour leur consommation, tandis que les Kanguroos et les Casoars leur fourniroient une nourriture salubre et inépuisable. Comme toutes les autres îles désertes de la Nouvelle-Hollande, celle dont nous parlons réunit de grandes troupes d'oiseaux de terre et de mer : les premières se composoient d'une foule de belles espèces de Perroquets, de Cacatoès, de Mésanges, de Musci- capas, de Bouvreuils, deTurdus, &c. ; on y trouvoit le beau Pigeon aux ailes d'or, la jolie Mésange à collier bleu -d'outre -mer, le Bouvreuil à croupion rouge, l'Autour blanc de la Nouvelle-Hol- lande, une nouvelle espèce de Chouette, &c. Les tribus pélagiennes et de rivage offroient sur-tout à notre observation des Pélicans à gorge jaune , à ailes mi-parties de blanc et de noir ; des Mauves , dont une grande espèce se faisoit distinguer par la belle couleur lilas du dessus de son corps; des Sternes,, des Huîtriers , diverses espèces de Procellaria, un grand Aigle de mer, plusieurs Sarcelles remarquables par l'éclat et la variété de leurs couleurs , &c. &c. Mais de tous les oiseaux que l'île Decrès reçut en partage de la p;. xxxvi et xli. nature , les plus utiles à l'homme sont les Casoars : ces gros animaux paroissent exister sur l'île en troupes nombreuses ; mais comme ils sont très-agiles à la course, et que nous mîmes peu de soin à les chasser, nous ne pûmes nous en procurer que trois individus vivans. Sur un sol privé d'eau douce , il n'est pas étonnant que nous n'ayons découvert aucune trace de Crapauds, de Grenouilles et de Rainettes; en revanche, la famille des Lézards, dont l'organisation s'accommode si bien des lieux arides et sablonneux, y comptoit un grand nombre d'espèces nouvelles : tels sont le Scinque noir a, le Gecko pachyurus , le Gecko sphincturus, le Scincoïde ocellé ',
a Scincus aterrimus , N. b Scincoides ocellatus , N.
AUX TERRES AUSTRALES. 79
l'Iguane de l'île Decrès % &c. &c. Quelque importans que puissent être ces divers animaux , ils ont cependant bien moins d'intérêt pour la science, que deux autres Sauriens que j'ai décrits sous les noms de Trïdactyk et de Têtradactyh : le premier, comme les Seps et les Chalcides, ne porte que trois doigts à chaque patte; tandis que le second en a quatre, soit aux pieds de devant, soit à ceux de derrière ; combinaison de doigts inconnue jusqu'alors parmi les reptiles, mais dont mon illustre maître M. de Lacepède avoit annoncé l'existence comme possible et même comme pro- bable.
Des